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Une BD raconte la France post-13-Novembre: "Les gens ont mis un genou à terre émotionnellement"

Solo de Gilles Rochier

Solo de Gilles Rochier - Casterman

Comme la plupart des Français, le dessinateur Gilles Rochier a suivi les attentats du 13-Novembre à la télévision. Spectateur, mais pas victime directe des attaques, il raconte son traumatisme, dans un récit à dimension universelle.

Le soir du 13 novembre, comme des millions de Français, l’auteur de BD Gilles Rochier regarde le match France-Allemagne. Il se souvient avoir entendu, sur son poste de télévision, la première, puis la deuxième explosion. Un coup d'oeil à Twitter, a confirmé ses craintes. Quelques heures plus tard, prostré chez lui, en état post-traumatique, il a acheté sur Le Bon Coin une trompette. 

"Je suivais en direct l’horreur de cette soirée. Il était trois heures du matin, je ne dormais toujours pas, j’étais toujours collé à ma télévision”, se souvient-il. “J’ai alors recherché sur Le Bon Coin une trompette dans ma ville. J’en ai vu une d’occase à mon prix, très jolie. J’ai écrit au mec qui m’a répondu dans la demi-heure. On s’est donné rendez-vous le lendemain à midi." 

Dans les semaines et les mois qui ont suivi, Gilles Rochier a trimballé à droite et à gauche avec lui son instrument en cuivre. Pendant l’intervention à Saint-Denis, il lui a été d’une grande aide: "Je me suis réfugié dans la trompette. Je voulais faire du bruit pour ne pas entendre l’extérieur. Je voulais m’approprier quelque chose de différent du dessin, quelque chose qui me fasse faire des mouvements que je ne fais pas d’habitude", raconte-t-il. 

Solo de Gilles Rochier
Solo de Gilles Rochier © Casterman 2019

“On est toujours en état d’urgence”

Peu à peu, les "pouette" ou "pouet" peu mélodieux de sa trompette ont commencé à recouvrir journaux télévisés et sirènes de police et à remplacer ses mots - au grand dam de ses proches: “Même si tu ne souffles pas très fort, tes voisins l’entendent. C’est hyper désagréable.” Puis, la parole est revenue. Gilles Rochier a arrêté la trompette en mai 2016. L’envie de coucher sur papier cette histoire qui ressemble plus à un conte qu’à la réalité a été plus forte: 

"J’ai commencé à raconter mon histoire dans mon coin sans dire vraiment ce que j’allais faire vraiment. Une blague en amène une autre. Je pensais en faire un fanzine ou un blog puis j’ai fait 50 pages, 60 pages… et ça tient. Et on est toujours en état d’urgence. L’histoire reste actuelle."

Et universelle. En librairie depuis le 11 septembre, Solo raconte sur un ton tragi-comique les tracas quotidiens engendrés par la fameuse trompette et livre un témoignage sur l’état de la France après les événements du 13 novembre. Dans une scène amusante, un policier contrôle le sac de Gilles Rochier. Il découvre, ébahi, la trompette du dessinateur. Il semble tout ignorer de l'instrument. Les histoires se suivent, portées par un sentiment d’inquiétude que l’artiste perçoit dans la rue: "Les gens espèrent que ce soit terminé, mais ils savent que ce n’est pas le cas. Tu vas dans un centre commercial, ce n’est plus la même chose. Il y a des policiers armés qui fouillent ton sac." 

Solo de Gilles Rochier
Solo de Gilles Rochier © Casterman 2019

"Ça sent le soufre dehors"

Le monde décrit dans Solo est noir et blanc. Seule subsiste une couleur, le doré de la trompette, dernier rempart d’un monde sinistre et sinistré: "Je veux bien être heureux et mettre de la couleur à condition que tout mon entourage soit dans la même disposition que moi", explique Gilles Rochier. 

"Si c’est pour être l’artiste heureux, qui montre de la couleur là où il n’y en a pas, ça me fait chier. Ça sent le soufre dehors, ce n’est pas gai. Les gens ont mis un genou à terre: émotionnellement, intellectuellement. Les gens, ce qui les intéressent maintenant, c’est avoir le Wi-Fi. Je ne sais pas s’ils veulent de la couleur - sauf pour leur écran..."

Solo est aussi un livre sur l’amitié. Rochier évoque son ami Kader, qui dénonce le racisme ambiant post-attentat: "J’ai pas le droit d’être triste... pas le droit de me sentir en deuil”, se désole-t-il. "On nous fait comprendre à un moment que les assaillants sont des gens de banlieue. C’est le premier réflexe. Mais c’est des gens de mon cadastre, des gens de la République”, analyse Gilles Rochier. Une fois la sidération passée, la colère a-t-elle guidé sa plume? 

"J’ai eu de la colère pour Charlie Hebdo, mais de la colère sur les conneries que j’entendais. On n’a pas compris. Dans les mois qui ont suivi, j’avais un peu les poings fermés au fond des poches. Je suis plus en colère contre les gens qui ont des réactions primaires et s’arrêtent sur une info d’une ligne sur un bandeau TV." 
Solo de Gilles Rochier
Solo de Gilles Rochier © Casterman 2019

"Les livres ne changent plus rien"

Contrairement à beaucoup de récits littéraires (Vous n’aurez pas ma haine), dessinés (Mon Bataclan) ou filmés (Amanda) sur ce sujet, Solo s’intéresse aux répercussions du 13-Novembre sur des personnes non directement touchées. Gilles Rochier a pensé aux amateurs de trompette ou à ceux qui n’avaient jamais eu l’habitude d’être malades et l’ont été dans les semaines qui ont suivi le Bataclan: 

"Je me souviens de l’institutrice de ma fille - une institutrice à l’ancienne - qui n’a jamais raté un jour d’école, grippe ou pas grippe. Elle m’a dit que cette semaine-là, elle a fait un malaise dans la rue. Cela ne lui était jamais arrivée." 

Malgré l’importance de son sujet, Gilles Rochier sait que la portée d’un tel livre est aujourd’hui limitée: "Les livres ne changent plus rien, comme la musique. En tout cas, je n’ai pas eu cette prétention. J’ai eu envie que l’on comprenne qu’il y a eu des gens qui étaient chez eux, tout seuls, qui ont eu de l’émotion, qui ont eu envie de survivre."

Solo, Gilles Rochier, Casterman, 88 pages, 17 euros.

Jérôme Lachasse