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TOUT COMPRENDRE - Rodéos urbains: pourquoi le phénomène est-il si difficile à endiguer?

Si cette pratique, répandue aux quatre coins de la France, est considérée comme un délit depuis 2018, elle est néanmoins en plein essor depuis le premier confinement. Face à l'exaspération des riverains, l'État, les collectivités et les acteurs associatifs peinent à trouver des solutions.

Des pneus qui crissent sur le bitume, des moteurs de motocross ou de quad qui vrombissent en centre-ville, des jeunes sans casque ni gants lancés à 70 km/h, des figures acrobatiques filmées et relayées sur les réseaux sociaux: voilà, en somme, en quoi consistent les rodéos urbains.

Si la pratique n'a rien de nouveau, elle a connu un essor depuis la crise sanitaire et les confinements successifs. Et ce aux quatres coins de la France: de la banlieue parisienne, à Lyon ou Marseille, mais aussi à Haguenau (Bas-Rhin) ou au Faulq (Calvados).

Ici et là, des collectifs de riverains se constituent pour dénoncer les nuisances et l'insécurité qui découlent de ces pratiques. Car le rodéo urbain n'est pas sans danger, aussi bien pour les apprentis pilotes que pour les piétons ou les automobilistes. Les accidents ont parfois été meurtriers, à Glisy (Somme), par exemple, ou plus récemment à Clermont-Ferrand.

Du côté des pouvoir publics, on peine à endiguer ce phénomène. Dans un petit village du Calvados, un maire a été agressé ce week-end après avoir fait cesser un rodéo urbain. À Lyon, trois membres du collectif "Les Daltons" ont été arrêtés alors qu'ils se préparaient à faire un nouveau rodéo à moto. Gérald Darmanin s'en est félicité sur Twitter. Ce n'est pas la première fois que le ministre de l'Intérieur fustige des pratiques qu'il juge "inadmissibles et dangereuses".

•Quelle est l'ampleur du phénomène?

Une commission parlementaire, composée des députés Natalia Pouzyreff (La République en Marche, LaREM) et Robin Reda (Les Républicains, LR), a étudié le phénomène des rodéos urbains en France à travers des auditions. Son objectif: analyser l'impact de la loi de 2018, caractérisant le rodéo urbain comme un délit. Ce n'était jusque-là pas le cas.

Dans leur dossier, présenté en septembre dernier, les élus comptabilisent en zone gendarmerie "871 délits en 2020 pour 15.143 interventions". Soit une augmentation respective de 48 et 58% par rapport aux données de 2019.

"La tendance demeure à la hausse pour le premier semestre 2021, les interventions ayant augmenté de plus de 31% sur cette période, entraînant la constatation de 482 délits (+5%)", écrivent-ils.

Même constat en zone police: 9607 interventions ont été réalisées en 2020, un chiffre en hausse de 30%. "Plus de 3000 interventions ont déjà eu lieu sur les cinq premiers mois de l'année 2021", précisent-ils.

"Les chiffres sont impressionants, et c'est normal suite à la création d'un nouveau délit, mais cela reste relativement maigre au regard de tout ce qui peut se passer sur le territoire national", avait concédé Robin Reda, député LR de l'Essonne, en conférence de presse.

•Que dit la loi?

Le rodéo urbain est passible d'un à cinq ans de prison. La peine est plus importante lorsqu'il est pratiqué en réunion, sous l'emprise de stupéfiants, après avoir consommé de l'alcool ou en cas de défaut de permis.

Cette peine est assortie d'une amende, dont le montant s'échelonne de 15.000 à 75.000 euros, et d'une confiscation du véhicule en cause, qu'il s'agisse d'une moto ou d'un quad.

La promotion ou l'organisation de rodéos mécanisés est également réprimandée. Elle expose à une peine de deux ans de prison et à 30.000 euros d'amende.

•Quelles consignes recoivent les policiers?

La question est au cœur des débats entre pouvoirs publics et forces de l'ordre. "On n'a pas le droit de faire grand chose en termes d'interception", regrettait ce lundi matin Ludovic Cassier, secrétaire départemental du Rhône SGP Police, sur BFMTV.

"Le parti pris, c'est plutôt de dire: on essaye de les interpeller après l'infraction, d'aller les chercher à domicile, de saisir si possible les véhicules, parce qu'on a peur que les opérations de police entraînent des blessés", poursuit-il.

Pour éviter tout risque de sur-accident, "on opère par des barrages plus ou moins filtrants", explique-t-il. Mais pour l'essentiel, les policiers enquêtent, ont recours à la vidéosurveillance ou, parfois, comme à Marseille, a un appui aérien. Mais les interpellations ne peuvent avoir lieu que lorsque le véhicule utilisé pour le rodéo urbain est à l'arrêt.

Nicolas Bujdo, secrétaire départemental adjoint d'Alliance Police nationale Rhône, estime qu'en l'état actuel des choses "cette loi n'est pas applicable dans toutes les circonstances" et crée parfois "un sentiment de frustration" chez les forces de l'ordre.

"Nous, ce sur quoi on aimerait aller, c'est du contact tactique (une méthode qui permet de percuter le véhicule en fuite, ndlr), reprend Ludovic Cassier. C'est une méthode qui est utilisée en Angleterre, qui demande une formation spéciale pour les agents de police qui opèrent. On vient au contact tactique, ça nous permet de les immobiliser et de les interpeller."

"Du côté de la police et de la gendarmerie, les avis sont partagés, nuançait Natalia Pouzyreff sur notre antenne au mois de septembre. Dans notre rapport, nous mettons un peu en cause cette doctrine de non-poursuite, de non-prise en chasse. Nous pensons que dans des circonstances particulièrement graves, il faut réévaluer le bénéfices-risques. Il faut avoir des équipes particulièrement bien formées pour cela." Dans son rapport, l'élue francilienne préconise également l'expérimentation de "caméras aéroportées".

Nicolas Cassier ne questionne pas que la méthode d'interpellation. Selon lui, "il semblerait que les magistrats aient du mal à prononcer la saisie et la destruction des véhicules qui sont utilisés, alors que ces véhicules sont parfois interceptés par les forces de l'ordre". Plus de 600 ont été neutralisés en 2020, assure Natalia Pouzyreff.

Nathalie Lafon, responsable du collectif "Vivre à Verduron & Barnier stop aux rodéos", estime elle aussi qu'il reste du travail à faire. Domiciliée à Marseille, elle est à l'origine d'une action en justice, qui a abouti à une condamnation de l'État pour insuffisance. Une décision "symbolique", reconnaît-elle, qui ne peut suffire en tant que telle. Une première en France, néanmoins.

•Quelles solutions?

À l'échelle nationale, Gérald Darmanin avait demandé une multiplication des opérations coup de poing. Et que les saisies de ces engins soient multipliées. À l'échelle locale, certaines communes ont développé leurs propres initiatives pour enrayer le phénomène, "qui correspond à une mode pour les jeunes", estime Natalia Pouzyreff.

Après Le Havre, la ville de Lyon a créé une cellule anti-rodéos au mois de juin. Elle permet de réunir la police nationale, l'autorité judiciaire mais également des bailleurs "pour qu'ils apportent leur connaissance du terrain et pour permettre de savoir où sont stockés des véhicules, pour aller les chercher", avait indiqué Mohamed Chihi, adjoint en charge de la sécurité, sur BFM Lyon, au moment de son lancement. Si la ville a mobilisé 25 policiers municipaux supplémentaires depuis le début de l'année, c'est en partie pour lutter contre les rodéos urbains.

Cela reste insuffisant aux yeux de Pierre Oliver, maire LR du 2e arrondissement de Lyon. "Je pense qu'à un moment donné, il faut aussi savoir faire preuve d'autorité. C'est le rôle de l'État mais aussi celui de la mairie de Lyon", a-t-il lancé à notre micro.

Yann Cucherat, également élu d'opposition, abonde en ce sens. "Je crois que les actions du gouvernement ont prouvé qu'il y avait des côtés positifs qui étaient en train de s'instaurer. Si c'était couplé par une politique municipale plus stricte en la matière, je pense qu'on éradiquerait un peu plus rapidement ces phénomènes dangereux", a-t-il souligné. Certains, dont Yann Cucherat, réclament davantage de vidéosurveillance. Des caméras qui peuvent servir aux enquêteurs pour remonter jusqu'aux personnes impliquées. "Sauf qu'aujourd'hui, la municipalité ne veut pas développer son réseau de vidéosurveillance", regrette l'élu d'opposition. A Lyon, la majorité argue que les équipes de police sont d'ores et déjà mobilisées avec la préfecture du Rhône "pour l'identification et l'arrestation des délinquants".

Outre l'aspect sécuritaire, certaines communes tentent d'autres initiatives. Du côté de Vaulx-en-Velin, dans l'agglomération lyonnaise, la maire socialiste défend l'idée d'allier "répression et prévention". L'élue préconise ainsi de créer des stages sur circuit le dimanche. De quoi permettre aux jeunes "désœuvrés" d'apprendre les règles de la conduite et de se défouler.

Mehdi Bensafi, directeur de l'association Synergie Family Auvergne-Rhône-Alpes, a déjà mis sur pied une initiative de ce type. "On propose à ces jeunes-là une pratique de la motocross encadrée", a-t-il expliqué sur BFMTV ce lundi, avec un animateur et un éducateur sportif.

Dans une dizaine de villes, comme à Chalon-sur-Saône ou Toulouse, les maires entendent se rapprocher des procureurs pour mettre en fourrière à titre gracieux des engins saisis. Une expérimentation a été lancée cet été.

Florian Bouhot Journaliste BFM Régions