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Épreuves annulées, contrôle continu: que vaut le bac 2021?

Epreuve du bac de philosophie au lycée Hélène Boucher à Paris, le 17 juin 2021

Epreuve du bac de philosophie au lycée Hélène Boucher à Paris, le 17 juin 2021 - MARTIN BUREAU © 2019 AFP

Le bac-2021 sera-t-il perçu comme un bac au rabais, à l'image du bac-68? Les avis sont partagés.

Des épreuves de tronc commun et de spécialité annulées, une plus large part accordée au contrôle continu - 82% au lieu de 40% prévus par la réforme du lycée - une épreuve de philosophie sans enjeu, deux épreuves finales ne comptant plus que pour 18% de la note du bac... Les aménagements de la cession 2021 du bac en raison de la pandémie et de la crise sanitaire font craindre pour certains une dévalorisation du diplôme.

Un bac "caricatural"

C'est le point de vue de l'enseignant et essayiste Jean-Paul Brighelli, connu pour ses critiques du système éducatif, qui dénonce un bac devenu "caricatural" depuis deux ans.

"Ça fait une quinzaine d'années que le bac n'a plus de valeur, déplore-t-il pour BFMTV.com. Une déperdition entamée dès 1989 quand on a voulu que 80% d'une génération ait le niveau bac."

Jean-Paul Brighelli prône ainsi la suppression de cet examen. Il faudrait, selon lui, en faire un simple certificat de fin d'études et laisser Parcoursup décider de la suite, "c'est d'ailleurs ce qui est en train de se passer avec le renforcement du contrôle continu".

"Il n'y a quasiment pas eu d'épreuves écrites, les oraux ont été de simples formalités avec des consignes de bienveillance. Du fait qu'on ne note plus en valeur réelle, ce qui n'est pas le cas par exemple dans les classes préparatoires, on a une inflation des notes, avec depuis plusieurs années une augmentation du nombre de mentions, ce qui contribue à la dévalorisation générale du bac."

"Au rabais" comme en 68?

Cette question sur la valeur du bac se posait déjà en 1968, rappelle Isabelle Collet, professeure en sciences de l'éducation à l'université de Genève. "On dit ça de tous les bacs, tous les ans, comme si le bac valait toujours moins qu'avant", remarque-t-elle pour BFMTV.com.

Le bac-68 est en effet souvent perçu comme un bac au rabais, les épreuves écrites ayant été annulées au profit d'oraux du fait de la contestation sociale. Cette année-là, quelque 82% des candidats l'avaient obtenu, contre seulement 60% l'année précédente.

Mais cette perception d'un bac laxiste a été corrigée par des économistes qui ont étudié l'ascension sociale de cette génération ainsi que celle de leurs enfants. Selon eux, ces bacheliers devenus diplômés de l'université sont ensuite davantage devenus cadres, ont été mieux rémunérés et leurs enfants ont également mieux réussi dans leurs études. Sans les dispositions prises en 1968, ces personnes seraient restées aux portes de l'université.

"On a l'habitude de crier au loup sur la valeur du bac, poursuit Isabelle Collet, mais c'est injuste. On ne peut pas dire que les étudiants seront moins bons, ils ont appris d'autres choses, d'autres façons de travailler et ils sont résilients, ils ont quand même survécu au lycée covid. Pour les bacheliers 2021, il y aura certainement des choses moins approfondies mais les compétences avec lesquelles ils sortiront du lycée seront simplement différentes."

"Après le bac, la route est longue"

Cette enseignante-chercheuse le constate avec ses étudiants de première année: s'ils sont moins bons en méthodologie, ils sont meilleurs du point de vue de l'autonomie. Le risque, selon Isabelle Collet, c'est aussi de stigmatiser une génération. "Certains bacheliers de 68 se sont parfois sentis obligés, toute leur vie, de fournir un effort supplémentaire pour compenser." Mais elle n'est pas inquiète quant à la valeur de ce bac-2021.

"Ce ne sera dommageable ni pour leurs études ni pour leur vie professionnelle. D'ailleurs, le supérieur ne se joue pas au bac. J'ai toujours eu des bacheliers moyens qui se révélaient dans leurs études. Et puis, après le bac, la route est longue."

Isabelle Collet y voit même l'occasion de repenser ce diplôme et cite l'exemple de la Suisse, où les années de lycée ne s'achèvent pas par un diplôme national.

"Évidemment que le bac est utile, il permet de marquer la fin des études secondaires, de marquer l'entrée dans le supérieur, on peut se retrouver sévèrement bloquer sans le bac. Mais cette valeur, la note du bac, n'est absolument pas prédictive pour la suite."

Non pas un mais "des bacs"

Claude Lelièvre, historien de l'éducation, estime pour sa part que la question de la valeur du bac pose problème. "C'est une erreur de parler de baccalauréat au singulier, comme s'il n'existait qu'un seul bac, pointe-t-il pour BFMTV.com. Il y a plusieurs bacs: les généraux, les technologiques et les professionnels. Ils sont différents, avec chacun leurs propres spécificités, leurs propres objectifs et valeurs."

Cette année, quelque 715.000 élèves de terminale ont passé le bac, selon les statistiques du ministère de l'Éducation nationale. Dans le détail, un peu plus de la moitié pour la filière générale, 189.000 pour le bac professionnel et 142.000 dans la filière technologique.

"Le bac n'est pas un étalon-or, poursuit Claude Lelièvre. On cultive une espèce de mythe, de fantasmagorie autour du bac qui crée un décalage avec la réalité. Mais il faut s'ôter de la tête cette espèce de monothéisme du bac qui ne reflète pas les réalités diverses."

Sans compter que, selon cet historien, les choses sont déjà jouées avant même de passer le bac. "L'orientation et la sélection se font en amont, bien avant de passer les épreuves. L'essentiel de ceux qui n'ont pas le bac, ce ne sont pas les quelques pourcentages de candidats qui échouent lorsqu'ils le passent mais ceux qui ne le passent pas."

Un avant et un après réforme/pandémie

L'année dernière, quelque 91.5% des élèves de terminale ont décroché leur bac, un résultat record dû au contrôle continu qui s'est imposé du fait du contexte sanitaire et de l'année scolaire bouleversée par la pandémie. En 2019, le taux de réussite avait été de 88,1%.

S'il est clair que les bac-2021 et 2020 resteront comme des bacs inédits, Charles Hadji, professeur honoraire en sciences de l'éducation, s'interroge sur la norme que représente le bac. "Il n'y a pas de bac 'normal', c'est une réalité qui évolue", analyse-t-il pour BFMTV.com.

Si ce spécialiste de l'évaluation scolaire, auteur de Le défi d'une évaluation à visage humain, reconnaît que certains jugent dores et déjà les deux dernières cessions comme des bacs-mascarades ou gratuits, il remarque qu'ils s'inscrivent tout de même dans une tendance plus ancienne.

"Cela fait plusieurs années qu'il y a de plus en plus de reçus et de plus en plus de bacheliers dans une même classe d'âge. La spécificité de la réforme Blanquer, c'est qu'elle a introduit une part de contrôle continu. De toute évidence, le bac ne recouvre pas les mêmes réalités qu'avant la réforme Blanquer et qu'avant la pandémie."

Pas le même bac

François Dubet, sociologue de l'éducation, estime quant à lui qu'il est impropre de parler d'une supposée dévalorisation du bac. "Ce n'est pas parce que l'on va passer de 90% à 92% de reçus que le bac n'a plus de valeur et ce n'est pas lié à un supposé laxisme", pointe-t-il pour BFMTV.com. Si au début du XXe siècle, seuls 2% des élèves étaient bacheliers et qu'en 1950, ils étaient 5%, rappelle-t-il, comparer cet ancien bac et celui des générations actuelles ne fait pas sens.

"Bien sûr qu'avant, avec un bac, cela ouvrait un droit d'entrée automatique au supérieur, car c'était rare. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Mais quand on passe d'un bac obtenu par deux candidats sur dix à 80 ou 90% de réussite, ce n'est plus le même examen."

Si, selon le sociologue, le bac s'est progressivement massifié - notamment du fait de l'augmentation du nombre de lycéens - il s'est aussi hiérarchisé. "La différence ne se joue pas entre bachelier/non bachelier mais sur le type bac. Sans compter qu'avec la réforme Blanquer, quoi qu'on en pense, on a un bac de plus en plus individualisé."

Pour François Dubet, auteur de L'école peut-elle sauver la démocratie? la question du niveau du bac est ainsi hors sujet. "Le bac est à la fois devenu un diplôme qui sanctionne la fin des études secondaires et la première épreuve de sélection dans le supérieur, c'est toute l'ambiguïté de cet examen qui cultive une certaine hypocrisie: il est défendu comme un examen national alors qu'on maintient des filières très sélectives."

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV