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Bac au contrôle continu: comment s'est déroulé le fameux "bac 1968"?

Le bac 1968

Le bac 1968 - AFP

Le bac 2020, qui sera obtenu au contrôle continu, sera-t-il considéré comme un bac "au rabais", à l'image de l'examen de 1968? Un historien de l'éducation répond à la question et une bachelière de cette année-là témoigne pour BFMTV.com.

C'est inédit. Le bac 2020 sera évalué uniquement en contrôle continu, comme l'a annoncé ce vendredi Jean-Michel Blanquer. Certains évoquent déjà un bac "au rabais", à l'image de celui passé en 1968. Mais qu'en a-t-il vraiment été cette année-là?

Cette image serait fausse, selon Claude Lelièvre, historien de l'éducation.

"C'est une idée reçue et c'est compliqué de l'inverser car c'est contre-intuitif", assure-t-il à BFMTV.com. "À l'époque, seuls 10% d'une classe d'âge passaient le bac. Aujourd'hui, pour la filière générale, c'est près de 40%, ça n'a rien à voir."

Des oraux au dernier moment

Retour en arrière. Au printemps 1968, lycéens et enseignants sont dans les rues aux côtés des grévistes. De nombreux établissements scolaires étant bloqués, les cours ne sont plus assurés. Le ministre de l'Éducation nationale d'alors, Alain Peyrefitte, refuse de reporter le bac. Le recteur de Reims propose bien d'organiser des épreuves orales, mais il n'en est pas question pour le ministre. Coup de théâtre à la fin du mois de mai: il démissionne.

Son successeur, François-Xavier Ortoli, ne partage pas son opinion et accepte cette proposition.

"Le 7 juin, au dernier moment, un arrêté précise les modalités d'organisation des oraux qui doivent se tenir à la fin du mois", précise Claude Lelièvre.

Dans le détail: cinq à sept épreuves par candidat organisées sur une seule journée, les notes étant connues le soir même.

"Le jury avait à sa disposition le dossier du candidat avec des indications de ses professeurs. Il était également précisé les points du programme qui n'avaient pas été enseignés."

"C'était incroyable"

Le bac-68 est un succès: 82% des candidats l'obtiennent. "C'était incroyable", poursuit l'historien. Pour rappel, l'année précédente, seuls 60% des lycéens avaient été bacheliers.

"L'année suivante, en 1969, on retombe à des chiffres similaires avec un taux de réussite de 67%."

À titre de comparaison, en 2019, le taux de réussite dans les séries générales s’est élevé à 91,2 %. Pour Claude Lelièvre, ce qui se présente comme un bac laxiste aurait en réalité eu des effets positifs, "notamment sur les destins universitaire et professionnel de cette classe d'âge".

C'est en effet ce que conclut une note rédigée par les économistes Eric Maurin et Sandra McNally qui a étudié l'ascension sociale de cette génération ainsi que de leurs enfants. Selon eux, ces bacheliers, devenus diplômés de l'université sont par la suite plus souvent devenus cadres, ont donc été mieux rémunérés, et leurs enfants ont moins redoublé. 

"La désorganisation des examens en Mai 1968 s'apparente à une expérience de laboratoire permettant d'évaluer les effets d'une formation universitaire pour les personnes qui, en temps ordinaire, seraient restées aux portes de l'université", expliquent-ils au quotidien Le Monde.

"On se disait qu'on ne passerait jamais le bac"

Dominique*, 70 ans, a passé et eu le bac en 1968.

"J'allais sur mes 19 ans, je l'avais raté l'année d'avant", raconte cette enseignante à la retraite à BFMTV.com.

Elle se souvient que lorsque les cours ont été annulés au mois de mai dans son lycée de Roanne, dans la Loire, "on était très content".

"On allait dans les manifs jouer aux grands. Les élèves les plus sérieux révisaient, pas moi. Je me souviens aussi que j'allais à la piscine avec mes copains. On emmenait nos livres mais je ne crois pas qu'on les ait beaucoup ouverts. On se disait qu'on ne passerait jamais le bac, que les épreuves seraient annulées. Ça ne nous angoissait pas du tout, pas comme les jeunes de maintenant, ce n'était pas la même époque."

18 en maths, 16 en philo

Au mois de juin, on leur annonce finalement que le bac aura lieu: toutes les épreuves se tiendront à l'oral.

"J'ai bossé pendant quinze jours non stop, je me souviens que je faisais des fiches", poursuit Dominique.

Elle qui était plutôt une élève modeste - "je plafonnais autour de la moyenne" - a eu des résultats au-delà de toutes ses espérances, multipliés par deux, voire par trois.

"J'ai même eu 18/20 en mathématiques! Moi qui avais été nulle toute l'année et ne dépassais pas 4 ou 5/20 de moyenne... Ma mère m'avait payé des cours de soutien et le prof m'avait rabâché et rabâché certains points du programme sur lesquels il pensait que je serais interrogée. Il a eu raison! Lors de l'épreuve, je suis tombée sur la prof de première à qui j'avais dit 'de toute façon les maths ça ne m'intéresse pas, ça ne sert à rien'. Elle a été très étonnée de ma démonstration au tableau."

Selon Dominique, le fait que les épreuves se soient tenues à l'oral l'a "beaucoup" avantagée.

"J'avais du bagout. J'ai eu 16/20 en philo, moi qui plafonnais à 8 ou 9/20. Je n'aurais jamais eu cette note à l'écrit."

Et a même décroché, contre toute attente, une mention.

Le témoin marqué d'une * n'a souhaité être présenté que par son prénom.

Céline Hussonnois-Alaya