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Cinq ans après le mariage pour tous, la PMA entrera-t-elle aussi dans les mœurs?

Une manifestation en faveur de la PMA en juin 2013, à Paris.

Une manifestation en faveur de la PMA en juin 2013, à Paris. - LIONEL BONAVENTURE / AFP

Alors que le mariage pour tous semble désormais être entré dans les mœurs, le Comité consultatif national d'éthique (CCNE) rend son avis mardi sur le thème de la PMA.

Attention, sujet hautement inflammable. Cinq ans après l’adoption de la loi sur le mariage pour tous, c’est cette fois la Procréation médicalement assistée qui revient dans l’actualité. Après huit mois de débats et de rencontres, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) rend mardi matin son avis sur les grands thèmes qui seront concernés par la prochaine loi de bioéthique. Et l’ouverture possible de la procréation médicale assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules inquiète le gouvernement, qui aimerait s’éviter la tempête qui avait secoué le pays en 2013. Depuis, le mariage homosexuel semble pourtant être entré dans les mœurs.

La Manif pour Tous réclame toujours l’abrogation de la loi Taubira, mais "sans rétroactivité". Elle avait réuni plusieurs centaines de milliers de personnes dans ses manifestations à l’époque des débats. Mais le dernier sondage sur le sujet, en 2016, révélait que 65% des Français étaient favorables au maintien de la loi (Ifop). En 2017, sur les 228.000 mariages célébrés dans le pays, 7000 (3%) ont concerné des couples de même sexe. 

"C’est entré dans les mœurs 15 jours après l’adoption du texte. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout un débat. Et il y a un signe qui ne trompe pas, c’est que plus aucun parti ne veut l’abolir", remarque Erwann Binet, à l’époque rapporteur (PS) du projet de loi. 

"En matière familiale depuis 50 ans, le corpus législatif français évolue dans le même sens, toujours"

Quant à l’ouverture de la PMA aux couples de femmes ainsi qu’aux femmes célibataires, il relève selon l’ancien député de l’Isère du sens de l’histoire. "J’en suis convaincu, reprend Erwann Binet. Ceux qui hier avaient protesté contre le mariage pour tous, dont les enfants peut être manifesteront contre la PMA, et bien leurs grands-parents manifestaient dans les années 70 contre la reconnaissance des enfants adultérins. Et plus personne n’imagine qu’on puisse avoir un statut différent, qu’on soit né dans ou en dehors du mariage, alors qu’à l’époque, c’était totalement aberrant. Aujourd’hui ce qui fait famille, ce n’est plus le mariage, c’est la filiation. Le mariage pour tous a permis aux gens de réfléchir sur cette question-là".

C’est aussi l’avis de Jérôme Courduriès, anthropologue et maître de conférences à l’université de Toulouse, qui travaille sur le sujet de l’homoparentalité.

"En matières familiales depuis 50 ans, on voit que le corpus législatif français évolue dans le même sens, toujours: celui de l’autonomie des individus. D’abord ça a été plus d’autonomie pour les femmes vis à vis de leurs maris et de leurs pères. Ensuite, on a permis aux couples de divorcer par consentement mutuel, et on a installé l’autorité parentale partagée… Les lois autorisent les gens à organiser leur vie privée comme ils l’entendent, à condition d’être respectueux d’un socle commun".

"Ce sont toujours les progressistes qui gagnent. Pas toujours tout de suite, mais le temps joue pour eux"

Dans un sondage IPSOS pour France Télévisions datant de juin 2018, 75% des Français se disaient ainsi "favorables à l’ouverture de la PMA à toutes les femmes". Ils étaient 60% un an plus tôt, dans un sondage IFOP. "Je pense que ça s’explique par la familiarité que les gens ont acquis de ce sujet, assure Jérôme Courduriès. Ce n’est plus systématiquement un sujet exotique. Mon expérience en tant qu’anthropologue me fait dire qu’à partir du moment où les gens connaissent des couples de même sexe qui élèvent des enfants, ils ne s’opposent plus à la filiation homoparental. Ils constatent qu’il n’y a rien d’extraordinaire. Que ces parents-là ont les mêmes soucis que les autres. Il suffit qu’ils aient discuté avec eux pour s’apercevoir que ce sont des gens ordinaires. Et ça, ça a fait changer un peu les mentalités".

Mais ce n’est pas une raison pour occulter le débat sur un sujet sociétal majeur. Sur le sujet de la PMA, "il faut faire tout un travail de pédagogie", reprend Erwann Binet.

"Il faut montrez des situations de vie, des situations de couple. Cela marchera pour les couples de femme, ce sera peut-être plus dur sur les femmes seules. Dans la population, ce seront deux sujets qui ne seront pas analysés dans la même manière. (…) Il y a des forces progressistes et des forces conservatrices. Et au moment de passer à l’acte, elles s’opposent, s’affrontent. C’est comme ça qu’on a toujours fait en France pour avancer dans les droits humains. Ce sont toujours les progressistes qui gagnent. Pas toujours tout de suite, mais le temps joue pour eux".

"Je ne suis pas sûr que le sens de l’histoire soit sans retour"

Un argument dont se méfie Jérôme Courduriès. "Quand on voit la montée des populismes en Europe et à nos portes, je ne suis pas sûr que le sens de l’histoire soit sans retour. La loi sur l’avortement a plus de 40 ans, et il continue à y avoir des franges de la population, essentiellement organisées autour de la mouvance catholique intégriste, qui continuent à se mobiliser devant les lieux qui pratiquent l’avortement".

Cette "frange", dans ses arguments contre la PMA, fait souvent valoir qu’elle ouvrirait la porte à la gestation pour autrui (GPA). "Ils agitent un épouvantail bien pratique, mais ça n’ira pas jusque-là. Ce n’est pas pour maintenant, ni pour dans quelques années", estime Jérôme Courduriès. "Sur ce sujet, je m’interroge un peu plus, sauf à me prouver qu’éthiquement c’est possible, répond Erwann Binet. Mais je suis pour ouvrir le débat. Et j’espère que le comité d’éthique va en parler".

Antoine Maes