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Référendum sur l’avortement en Irlande: "On pense que le droit à l'IVG est gravé dans le marbre"

Des affiches de campagne dans le cadre du référendum sur l'avortement à Dublin, le 12 mai 2018.

Des affiches de campagne dans le cadre du référendum sur l'avortement à Dublin, le 12 mai 2018. - Artur Widak / AFP

Alors que l’Irlande s’apprête à se rendre aux urnes dans le cadre d’un référendum qui pourrait ouvrir la porte à une loi autorisant l’avortement dans le pays, les militants pro-IVG remarquent un durcissement du combat, y compris en France.

"Yes" or "No"? Ce vendredi, les Irlandais ont rendez-vous dans les urnes. Ils sont appelés à se prononcer par référendum sur l’abrogation du 8e amendement de leur constitution qui interdit l’avortement depuis 1983. La loi a été assouplie en 2013 et permet d’avoir recours à l’IVG au cas où la santé de la femme serait menacée. Mais l’inceste, le viol ou d’éventuelles malformations du fœtus ne sont pas reconnus là-bas comme des motifs légaux pour interrompre la grossesse. Si le "oui" l’emporte (il serait légèrement en tête des sondages ces derniers jours), cela ouvrirait la voie à une nouvelle législation.

En France, la loi du 17 janvier 1975, portée par Simone Veil, a dépénalisé l'avortement en France. Aujourd'hui, le Code de la santé publique permet à toute femme enceinte, majeure ou mineure, de demander à un médecin l’interruption de sa grossesse, jusqu’à la fin de la 12e semaine de grossesse.

Mais le débat se ranime parfois, comme en 2014, alors que l'Assemblée supprimait le terme "détresse" de la loi Veil. A cette occasion, Marion Maréchal-Le Pen avait dénoncé ce qu'elle appelait des "IVG de confort" et Jean-Christophe Fromantin, à l'époque député-maire UDI de Neuilly-sur-Seine, avait évoqué le "risque d'éugénisme". 

"L’Irlande est un symbole important dans la mesure où il y a aujourd’hui un verrou sur cette question de l’avortement", indique Véronique Séhier, co-présidente du Planning familial. Jeudi soir, elle était présente avec d’autres militants pro-IVG devant l’ambassade d’Irlande à Paris pour défendre le "oui".

"Ce qui est hypocrite, c’est qu’aujourd’hui, les femmes avortent en Irlande, puisque vous avez neuf femmes qui tous les jours partent à l’étranger pour avorter. Et vous avez trois femmes qui restent en Irlande pour avorter en allant chercher des pilules pour l’avortement sur des sites internet. Mais qui en le faisant savent qu’elles le font de façon illégale. Et s’il arrive un problème, les médecins sont dans l’interdiction légale de les assister. On les abandonne".

"Une montée des forces populistes et réactionnaires en Europe"

D'une manière générale, chez les défenseurs du droit à l’avortement, la tendance est ces derniers temps à la "vigilance". Car comme le fait remarquer Suzy Rojtman, porte-parole du Collectif national pour le droit des femmes (CNDF), "les droits des femmes, ce n’est jamais l’autoroute de l’histoire. On aimerait bien qu’on aille de progrès en progrès, mais visiblement, non, ça ne marche pas comme ça".

Dans un sondage de 2014, 75% des Français se disaient favorables à l’IVG. Les résultats étaient plus nuancés en 2016, dans un sondage Ifop commandé par l’association pro-vie Alliance VITA. La question y était formulée différemment: "Il y a actuellement en France chaque année environ 218.000 avortements pour 810.000 naissances. Selon vous…?". 52% des sondés estimaient que "cette situation était préoccupante car avorter est un acte que l’on préférerait éviter".

"Il y a un travail à faire sur un accès à la contraception de meilleure qualité", reconnait Véronique Séhier. "En France, on a une situation un peu particulière. On a l’impression que le droit à l’avortement est gravé dans le marbre. Mais rien n’est jamais acquis", prévient Suzy Rojtman.

Les débats se prolongent en ligne

La preuve avec le "délit d’entrave numérique". Promulguée il y a plus d’un an, cette loi vise à limiter l’influence de sites qui militent pour limiter le droit à l’IVG. Celui du gouvernement est désormais le mieux référencé sur internet. Mais IVG.net, accusé de tenter de dissuader les femmes enceintes d’avorter, est toujours bien présent sur les moteurs de recherche. "Je ne vois pas comment on pourrait avoir une plainte dans la mesure où on répond à une démarche personnelle", expliquait la directrice de la publication du site à l'AFP en février dernier.

En décembre 2017, le Conseil de l’Europe, avait dénoncé dans un rapport des "restrictions rétrogrades" un peu partout en Europe sur le sujet, ciblant particulièrement des pays comme la Macédoine, la Russie, la Slovaquie, la Géorgie ou l’Arménie.

Le plus souvent, ces "restrictions" passent par la loi, et parfois au sein même de l’Union européenne. "En Hongrie, aujourd’hui ce n’est pas interdit, mais le pays a inscrit en 2011 dans sa constitution le droit à la vie dès la conception", ajoute Véronique Séhier, qui rappelle que "dans tous les pays où c’est interdit, les femmes avortent quand même: aujourd’hui dans le monde, un avortement sur deux est illégal". En Pologne, "il y a de véritables enjeux pour modifier une loi qui est déjà très restrictive", relève de son côté Suzy Rojtman, qui note "une montée des forces populistes et réactionnaires en Europe".

En Amérique du Sud "un vrai mouvement pour l’avortement est en train de se lever"

L’attitude de Donald Trump inquiète également beaucoup les défenseurs de l’avortement.

"Quand vous voyez les reculs qu’il y a là-bas, avec des mouvements religieux hyper-conservateurs, il y a de quoi se faire du souci. Il y a un basculement quand Trump dit qu’il ne financera plus les cliniques qui pratiquent l’avortement, ou qu’il retire les aides aux associations qui travaillent à l’international sur l’accès aux droits sexuels. Les Etats-Unis sont justement un pays qui a permis la promotion de ces droits", souligne Véronique Séhier.

A contrario, en Argentine ou au Chili, "un vrai mouvement pour l’avortement est en train de se lever" selon Suzy Rojtman. Cependant, "97% des femmes en Amérique du Sud vivent dans un pays interdisant l’avortement ou restreignant son accès" ajoute Véronique Séhier.

En Italie "70% des médecins opposent une clause de conscience"

Mais le droit à l’avortement n’est pas qu’une question légale.

"L’Italie a une loi qui est à peu près comme celle de la France. Mais 70% des médecins opposent une clause de conscience, qui existe aussi en France. Ça veut dire que les femmes en Italie, même en ayant une loi qui leur garantit normalement l’accès à l’avortement, sont empêchées d’avorter parce qu’un mouvement anti-avortement proche du Vatican incite les médecins à opposer la clause de conscience", dénonce Véronique Séhier.

Enfin, si la France reste un pays où il est relativement aisé de pratiquer une IVG, son accès n’est pas toujours garanti. "Il y a des difficultés dans certains territoires à avorter, mais c’est lié à une dynamique de destruction de l’hôpital public. Durant les vacances d’été, il peut aussi être très difficile d’avorter en France", assure Suzy Rojtman. "Dans certains endroits, si vous n’avez qu’un seul médecin qui fait des avortements, le jour où il s’en va, comment font les femmes pour avoir accès à l’avortement?, se demande Véronique Séhier. Il y a une façon très simple d’empêcher d’accéder à l’avortement sans toucher à la loi, c’est de ne pas mettre en place les services nécessaires".

Antoine Maes