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Irlande: la parole des femmes au coeur de la campagne sur l'avortement

Des manifestants défilent à Londres pour la légalisation de l'avortement en Irlande, le 30 septembre 2017.

Des manifestants défilent à Londres pour la légalisation de l'avortement en Irlande, le 30 septembre 2017. - Chris J Ratcliffe - AFP

Les Irlandais voteront vendredi pour ou contre le retrait de l'amendement 8 de leur Constitution, qui interdit l'IVG à moins d'un risque mortel pour la mère. A quelques jours du scrutin, les témoignages se multiplient.

Comme beaucoup de femmes ayant contourné l'interdiction constitutionnelle de l'avortement en Irlande, Fabiana Mizzoni fait campagne pour son abrogation et dénonce l'hypocrisie de son pays sur la question. Vendredi, les Irlandais doivent voter pour ou contre le maintien de l'interdiction

"Dire que l'avortement doit rester illégal n'empêche pas qu'il se pratique, ça empêche juste qu'il se pratique en toute sécurité", expose la jeune femme de 27 ans, qui en avait 17 lorsqu'elle a choisi de mettre un terme à une grossesse non désirée.

Près de dix ans après les faits, elle n'a plus aucun complexe à expliquer son choix et son soulagement d'avoir avorté à l'étranger. Lycéenne à l'époque, elle préfère ne rien dire à ses amies qui, comme elle, ont fréquenté "des écoles catholiques où l'on nous disait des choses affreuses sur les femmes qui tombaient enceintes par accident".

Hormis ses parents, qui l'ont laissée libre de sa décision, personne n'est mis au courant, pas même ses trois grandes soeurs qui n'apprendront l'histoire que quelques années plus tard, "tristes" et "en colère" de n'avoir pu la soutenir.

"Des appels passés depuis des parkings"

La native de Dublin évoque le climat de tension qui a entouré l'organisation de son voyage en Angleterre, racontant les "appels passés depuis des parkings" pour joindre la clinique et le prétexte d'une visite chez sa grand-mère pour faire le trajet.

"Je devenais paranoïaque et j'avais peur qu'on s'aperçoive des contradictions dans mon histoire", explique-t-elle, affirmant que si ses souvenirs de l'avortement lui-même sont "flous", elle se rappelle son soulagement au réveil.

Même convaincue que sa décision était la bonne, elle évoque "un sentiment contradictoire" de honte au retour en Irlande qu'elle explique par le fait d'avoir été élevée dans une société où l'IVG est tabou. Son interdiction -hormis lorsque la vie de la mère est en danger- est inscrite dans la constitution depuis 35 ans.

La jeune femme dit faire campagne en faveur du droit à l'avortement depuis quelques années déjà, estimant que malgré son interdiction, il s'agit d'une réalité quotidienne.

"Ça m'a frappée à la clinique de Liverpool où j'étais: les infirmières sont particulièrement gentilles avec nous, Irlandaises, parce qu'elles nous voient tous les jours", raconte-t-elle.

Des témoignages personnels qui se multiplient

Elle a partagé publiquement son histoire il y a deux ans, lorsque la parole des femmes sur l'avortement s'est davantage libérée, estimant devoir "parler au nom des gens qui ne peuvent pas". Et de citer les femmes handicapées, les immigrantes qui ne peuvent pas voyager ou celles qui ne peuvent payer le voyage et n'ont pas eu le même soutien moral et financier qu'elle.

Jeudi dernier, le Washington Post publiait le portrait d'Amanda Mellet, une femme qui en 2011 a elle aussi dû se rendre à Liverpool pour avorter. Le foetus qu'elle portait avait la trisomie 18 et serait mort in utero ou à l'accouchement. En 2016, le comité des Droits de l'homme de l'ONU a jugé l'Irlande coupable d'un "traitement cruel, inhumain et dégradant" envers Amanda Mellet pour avoir voulu, par la loi, la forcer à mener sa grossesse à terme. 

Dans une campagne référendaire où les témoignages personnels se multiplient, Fabiana Mizzoni estime qu'ils sont nécessaires pour mettre en lumière le phénomène longtemps resté "couvert d'un voile du secret et de la honte".

Selon elle, cela a aussi permis de démystifier l'IVG en montrant qu'elle "touche des personnes normales", loin des "stéréotypes de femmes qui coucheraient tout le temps sans protection et se moqueraient de tomber enceintes".

Un scrutin au résultat encore indécis

Elle qui s'estimait simplement trop jeune pour être mère juge "très injuste" l'interdiction de l'avortement, expliquant avoir fait du porte à porte et rencontré des femmes "dans leur cinquantaine ou soixantaine, fondant en larmes parce qu'elles n'avaient jamais parlé de leur avortement".

A l'approche du scrutin, Fabiana Mizzoni se dit "prudemment optimiste" quant au résultat, tandis que les enquêtes d'opinion donnent l'avantage au 'Oui' mais avec encore beaucoup d'indécis.

Dénonçant les attaques souvent "moches" de l'autre camp, elle évoque des semaines "exténuantes" passées à ressasser des moments intimes. Si le 'Non' l'emporte, elle est prête à descendre manifester dans la rue.

L.A., avec AFP