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May, Poutine, et désormais Merkel: le fort de Brégançon, le théâtre diplomatique de Macron

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine devant la Méditerranée.

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine devant la Méditerranée. - Alexei Druzhinin / Sputnik / AFP

Ce jeudi après-midi, Emmanuel Macron reçoit la chancelière allemande au fort de Brégançon. C'est la troisième invitée diplomatique du chef de l'Etat en trois ans dans la villégiature présidentielle.

Un promontoire mordant à pleines roches le bleu de la Méditerranée, un fortin conçu au XVIIe siècle remis au goût moderne par le couple Pompidou: l'écrin Brégançon a de quoi briller aux yeux du monde et dépayser des chefs d'État ou de gouvernement plus habitués aux lambris des bureaux officiels. A l'évidence, la chose n'a pas échappé à Emmanuel Macron.

Sur RTL, en 2019, Guillaume Daret, auteur du Fort de Brégançon. Histoire, secrets et coulisses des vacances présidentielles, remarquait: "Il est obsédé d'une certaine façon, par le fait de s'inscrire dans les symboles de la République. Brégançon est un symbole à part entière. Ça peut devenir un outil diplomatique".

Journée chargée au soleil pour Angela Merkel

S'il n'est pas le premier président de la République à convier des interlocuteurs internationaux dans cette fameuse résidence d'été de la République, adoptée par le général de Gaulle puis par tous ses successeurs (Nicolas Sarkozy a cependant eu tendance à délaisser l'endroit, lui préférant la propriété de la famille de son épouse au Cap-Nègre), Emmanuel Macron a systématisé cette pratique. Ces trois dernières années, il y a accueilli Theresa May, Vladimir Poutine et, ce jeudi après-midi, Angela Merkel.

La chancelière allemande doit débarquer au fort sur le coups de 16h avant qu'un entretien débute quinze minutes plus tard. Le chef de l'État et la patronne du gouvernement allemand ont convoqué une conférence de presse à 18h15. Au bout de trois quarts d'heure, celle-ci devra céder la place à un dîner de travail.

Et les sujets de conversation seront légion entre l'ancienne chimiste et l'ex-banquier: il y aura bien sûr l'inquiétude sanitaire causée par la persistance et même la résurgence du Covid-19 en Europe, mais aussi une série de questions internationales comme les troubles en Biélorussie après la dénonciation par la chancelière allemande et l'Union européenne des résultats de la présidentielle locale, la situation chaotique du Liban, les tensions en Méditerranée entre Turquie et Grèce, mais aussi le Mali, après le putsch survenu mardi.

"No Deal", souvenir de Jacques Chirac: visite contrastée pour Theresa May

Theresa May, alors Prime minister britannique, avait ouvert le bal géopolitique désormais traditionnel à Brégançon le 3 août 2018. Tandis qu'Angela Merkel clôt cette année le séjour d'Emmanuel Macron sur place, le gouvernemant effectuant sa rentrée lundi, Theresa May avait en quelque sorte inauguré sa quinzaine. Emmanuel Macron était arrivé à 17h, la dirigeante conservatrice à peine heure plus tard, après avoir écourté ses vacances au bord des lacs italiens, comme le précisait ici Le Monde.

C'était l'époque de la grande peur du "No Deal", aussi Theresa May avait-elle apporté son "nouveau plan pour le Brexit" du moment. Accompagnée de son mari, Philip May, elle avait eu droit à une visite guidée des lieux, par le couple Macron, le président de la République leur racontant même, comme le montre cette vidéo publiée par l'Élysée sur les réseaux sociaux, l'anecdote de Jacques Chirac photographié nu comme un ver à l'une des fenêtres du fort.

La rencontre avait ensuite pris un tour plus formel, avec un entretien, durant lequel Emmanuel Macron et Theresa May avaient échangé durant 1h45, notait plus tard Challenges, flanqués chacun de trois diplomates dont leur ambassadeur respectif. L'Élysée a assuré par la suite que les discussions avaient roulé sur l'avenir de la relation bilatérale franco-britannique plutôt que sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne stricto sensu.

N'ayant pas de titre à siéger autour de cette table, Philip May et Brigitte Macron avaient déambulé durant l'intervalle dans les rues de Bormes-les-Mimosas.

Sorbet noir de crimée pour Vladimir Poutine

La visite de Vladimir Poutine l'année suivante est encore dans les mémoires. Le Russe était lui descendu d'hélicoptère, les bras chargés d'un bouquet de fleurs, posait ici Le Parisien. La date de la rencontre avait été fixée au 19 août, peu avant le G7 de Biarritz, un chiffre ramené d'une unité à la baisse et symbolisant l'exclusion de la Russie du concert international depuis la guerre dans le Donbass en 2014.

Les dossiers ukrainien et portant sur la place de la Russie en Europe s'étaient donc taillé la part du lion lors de l'entretien des deux hommes puis de la conférence de presse où Emmanuel Macron et Vladimir Poutine avaient étalé leurs divergences sur la Syrie, le natif de Léningrad renouvelant son soutien à Bachar al-Assad, sous le soleil varois.

Ce sont d'autres propos qui ont cependant le plus durablement marqué les esprits. Interrogé par la presse sur le traitement par la police des manifestants russes réclamant le maintien de candidatures indépendantes aux élections locales du mois de septembre suivant, Vladimir Poutine avait tracé un parallèle avec la gestion par les forces de l'ordre des défilés de gilets jaunes, laissant même entendre que des personnes avaient été tuées par les agents.

Cette saillie de Vladimir Poutine et la réponse d'Emmanuel Macron avaient d'ailleurs été entachées de plusieurs erreurs ou censures de traduction:

"Ce n’est pas qu’en Russie qu’il y a des événements de ce type. Ce n’est pas très commode de le dire, je suis invité ici mais enfin, vous savez qu’il y a eu les manifestations des gilets jaunes où – selon notre décompte – il y a eu onze personnes tuées et 2500 blessées, dont 2000 policiers."

Le président de la République avait quant à lui fait valoir que les manifestants avaient pu se présenter librement aux élections européennes. Cette passe d'armes n'avait toutefois pas annihilé l'effort diplomatique, Emmanuel Macron promettant de se rendre à Moscou en mai 2020 pour les célébrations des 75 ans de la victoire soviétique sur l'Allemagne - le coronavirus en a décidé autrement.

Après ces mises en bouche rhétoriques, le couple Macron et Vladimir Poutine s'étaient emparés de leurs couverts pour un dîner composé d'une soupe de tomates glacée et d'un sorbet noir de Crimée en entrée, d'une pièce de veau accompagnée de pommes de terre, de tomates et d'un jarret confit avec olives et éclats d'anchois fumés en plat de résistance, puis de chocolat, framboises et bergamote en dessert, selon le menu dévoilé par RTL.

Angela Merkel peut sans doute s'attendre à une conclusion tout aussi copieuse.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV