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Putsch au Mali: les jihadistes peuvent-ils profiter de la crise en cours?

Soldats maliens circulant devant un panneau exaltant la Charia, en 2013.

Soldats maliens circulant devant un panneau exaltant la Charia, en 2013. - PASCAL GUYOT

Des militaires ont arrêté mardi Ibrahim Boubacar Keita, président du Mali, et son Premier ministre, contraignant le chef d'Etat à démissionner dans la foulée. Cette crise plonge le pays dans le marasme et pourrait profiter aux jihadistes.

L'armée malienne a arrêté ce mardi, après une mutinerie née dans la garnison de Kati, le président de la République du Mali, Ibrahim Boubacar Keita et son Premier ministre, Boubou Cissé. Dans la nuit, "IBK" se démettait de ses fonctions, mettait fin à celles du gouvernement, dissolvait l'Assemblée nationale, quelques heures avant que les putschistes ne procédent à leur propre allocution promettant l'organisation d'élections dans un "délai raisonnable".

Précédents immédiats

D'autres images de l'armée malienne restent cependant fraîches dans les mémoires: les silhouettes de soldats se repliant dans le désordre, chassés par des pick-ups remplis de miliciens islamistes fonçant sur Bamako. Certes, depuis ce mois de janvier 2013, l'intervention française, via l'opération Serval d'abord, puis Barkhane jusqu'à nos jours, a permis de sauver les institutions maliennes. Mais la menace salafiste est toujours là. Et elle pourrait bien tirer profit de cette crise.

"Objectivement, toute aggravation de l'instabilité au Mali, cœur du dispositif jihadiste, favorise les terroristes", confirme auprès de BFMTV.com Hugo Sada, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, spécialiste de ce pays. Un pays où l'instabilité y est pour le moins chronique, comme nous le rappelle Michel Galy, politologue, expert de l'Afrique de l'ouest et notamment directeur de la rédaction de l'ouvrage La Guerre au Mali:

"Il y a eu le coup d'Etat du capitaine Sanogo en mars 2012 contre le président Amadou Toumani Touré. Et puis, à la fin de l'année 2012, un mois avant Serval, alors qu'il y avait aussi un pouvoir civil très faible, avec le président par intérim Dioncounda Traoré, des mouvements d'opposition étaient allés attaquer la présidence, avaient même frappé le président par intérim sur la tête de coups de marteau. Il y a donc des précédents de putschs contre des présidents dépassés ou incompétents."

D'insuffisants progrès

Le chaos apparaît donc comme un trait aussi saillant que persistant du débat public malien, et mine son armée. "Les soldats maliens vont au feu sans être équipés convenablement contre des jihadistes équipés, avec des pick-ups, parfois formés à l'étranger notamment en Afghanistan", dépeint Michel Galy. Français et Européens ont tenté d'aider à remédier au problème via un travail de formation. "Mais ça n'a pas encore porté ses fruits", déplore Hugo Sada qui poursuit: "Il y a eu des progrès mais largement en deçà des besoins et de la menace."

Pour épauler les Maliens, la France continue donc de mobiliser l'opération Barkhane et les Nations-Unies une mission synthétisée sous l'acronyme de Minusma. "Tout ça n'arrive pas à contenir les groupes jihadistes qui s'étendent désormais dans le centre du pays", note Michel Galy. La crainte est donc de voir les troubles de Bamako venir désorganiser encore un peu plus des troupes maliennes déjà surclassées. Hugo Sada tempère: "Il apparaît dans les premières déclarations de la junte qu'elle est mobilisée dans la lutte contre le terrorisme et entend poursuivre sa collaboration avec la Minusma, Barkhane, le G5 Sahel (Organisation composée de la Mauritanie, du Burkina Faso, du Tchad, du Niger et dont fait aussi partie le Mali, NDLR). Les Maliens, leurs voisins, leurs partenaires, tous sont conscients qu'il faut réduire les marges de manœuvre des terroristes dans cette crise."

La croisée des chemins

Si la condamnation du putsch est unanime, les attitudes divergent. La France et la Minusma restent dans l'expectative. Les membres de la Cédéao, la Communauté économiques des Etats d'Afrique de l'Ouest, ont quant à eux adopté un ton plus vindicatif et décidé de fermer leurs frontières terrestres et aériennes avec le Mali. Mais dans la pratique, il leur est difficile d'aller plus loin.

"La Cédéao a une réputation de syndicat de chefs d'Etat et ses membres n'aiment pas que l'un d'entre eux soit renversé mais on les imagine mal intervenir à Bamako, car en plus des putschistes eux-même ils se heurteraient à une forte résistance civile", développe Michel Galy.

Comme le Mali et les acteurs politiques de la région, les jihadistes locaux sont aussi à la croisée des chemins. Ils peuvent en effet interpréter différemment la situation. "Les jihadistes ont deux solutions opposées: d'une part, faire comme à la fin de l'année 2012, et négocier une sorte du partage du pouvoir dans le pays avec Bamako ; d'autre part, lancer des attaques", énonce Michel Galy.

"Ils vont avant tout chercher à destabiliser le pays et montrer qu'ils sont en mesure de contrôler un maximum du territoire", pose Hugo Sada. "Les mouvements terroristes sont opportunistes donc ils vont essayer de tirer profit de cette crise", prédit l'expert, qui souligne que les terroristes pourraient s'appuyer sur "une grande capacité d'adaptation, une aptitude à se mouvoir sur le territoire avec des moyens difficilement détectables, comme des motos légères" pour mettre un tel plan à exécution.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV