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Marine Le Pen lâchée par Robert Ménard... pas par le RN

Chahutée lors de ses deux derniers déplacements, la patronne du RN se voit contestée publiquement par le maire de Béziers, figure de la droite "hors les murs" dont l'appareil du parti se méfie.

Marine Le Pen au second tour en 2022? "C'est l'assurance pour M. Macron d'être réélu." La phrase a été lâchée par Robert Ménard sur BFMTV... le 7 octobre 2019. C'est devenu un refrain pour le maire de Béziers, qui a choisi de remettre le couvert ce jeudi. Sur notre antenne, cette figure de la droite "hors les murs" a jugé que la présidente du Rassemblement national était "la garantie, l'assurance-vie d'Emmanuel Macron".

"Elle est la certitude qu'il (restera) chef de l'État. Elle va perdre", a-t-il asséné.

Rien de nouveau pour Robert Ménard qui, depuis l'élection présidentielle de 2017, n'aura eu de cesse de ramener Marine Le Pen à son débat d'entre-deux tours calamiteux face à Emmanuel Macron. Ses idées? Elles "ne sont pas majoritaires" dans le pays, estime l'élu local. Son parti? Un poids mort dont le changement de nom survenu en 2018 n'a en rien permis un quelconque rassemblement des droites.

"Il faut être réaliste, aujourd'hui un candidat étiqueté Rassemblement national, je vous garantis qu'il ne sera pas chef de l'État", a-t-il affirmé ce jeudi matin.

Des reproches dès 2017

Dès le 22 août 2017, deux mois après les élections législatives, l'édile de Béziers avait écrit une lettre ouverte, publiée dans les colonnes du Figaro, dans laquelle il plaidait pour un renouvellement de l'équipe dirigeante du Front national. Il appelait également à "en finir avec cette vieille chimère d'une alliance possible avec les souverainistes de gauche", faisant référence à la stratégie mise en place sous l'impulsion de Florian Philippot, qui a depuis claqué la porte du parti. Une stratégie consistant à essayer de séduire l'électorat populaire et ouvrier des Hauts-de-France, en prônant un social-étatisme dont certains aspects se recoupent avec les préconisations de La France insoumise.

"Si Marine Le Pen a su sortir le FN de l'attitude uniquement protestataire où le cantonnait son père, est-elle aujourd'hui en position de le porter au pouvoir?", se demandait Robert Ménard il y a bientôt trois ans.

Sa ligne, celle d'une fédération de l'ensemble des droites réactionnaires - concept qui apparaît dès les années 70 -, n'a donc pas varié. D'où la non-surprise à le voir tancer une fois de plus Marine Le Pen qui, de surcroît, traverse une petite zone de turbulence.

Après s'être rendue à Dijon pour dénoncer la "fièvre communautariste" dont ont témoigné, selon elle, les récents affrontements entre communautés tchètchène et maghrébine, la députée du Pas-de-Calais s'est pris les pieds dans le tapis des commémorations de l'Appel du 18-Juin. Informée du comité d'accueil hostile qui lui serait réservé lors de son déplacement à l'île de Sein, Marine Le Pen a avancé celui-ci de 24 heures, pour un résultat finalement désastreux en termes d'image.

"Ce déplacement, c'est n'importe quoi de A à Z. Ça montre qu'il y a un gros problème d'entourage autour de Marine Le Pen: que des troisièmes couteaux, pas de gens solides pour préparer ces déplacements", peste un cadre du RN auprès BFMTV.

Ménard à la marge du RN

Au-delà de ces cahots ponctuels, qui relancent immanquablement le débat sur la diabolisation du RN et du nom Le Pen, il y a la question de la stratégie. Réélu dès le premier tour des municipales à Béziers le 15 mars avec 68% des suffrages exprimés, Robert Ménard a vu ses intuitions confirmées, du moins au niveau local: haro sur les "appareils" partisans, constitution d'une "liste citoyenne", miser sur les thèmes les plus porteurs de la droite et, enfin, parrainer les candidatures de la droite extrême dans les villes environnantes.

Le succès a été tel qu'à quelques encablures, le frontiste historique Louis Aliot tente de le reproduire à Perpignan, où il profite de l'affaiblissement du "front républicain" tout en mettant en sourdine l'étiquette RN. Invité de notre antenne ce jeudi, Louis Aliot a pourtant pris ses distances avec le clivant ex-journaliste.

"On partage beaucoup d'options en matière de gestion (...) des municipalités, mais c'est vrai qu'au niveau national nous divergeons. Ça fait 4 ou 5 ans que Robert Ménard essaie de trouver je ne sais quelle formule pour détecter un candidat providentiel. Je pense qu'il fait fausse route", a argué le député des Pyrénées-Orientales, qui a défendu le rôle du RN en tant que parti de premier plan.

"Les partis politiques sont constitutionnellement reconnus, (...) alors évidemment c'est pas parfait, c'est perfectible, c'est humain. Mais précisément, il faut travailler la suite, travailler à l'avenir et (...) nous verrons bien, mais c'est une vraie divergence que j'ai avec Robert sur ce sujet-là. (...) Il n'est pas devin, il n'est pas Madame Soleil, et on est encore loin de l'élection présidentielle. (...) C'est à ce moment-là que les choses se mettront en place et on verra bien (...) les forces en présence", a-t-il développé.

Le fameux "plafond de verre"

La question des municipales distingue légèrement cette nouvelle prise de parole du co-fondateur de Reporters sans frontière de ses précédentes. Il faut néanmoins préciser que Robert Ménard a toujours évolué à la marge du parti lepéniste. C'est le cas d'autres figures politiques plaidant comme lui pour une union des droites, aujourd'hui comme hier. Pour l'heure, l'équipe dirigeante du RN peut toujours contrarier leur diagnostic en arguant qu'ils ont réussi à élargir leur socle électoral sans tenter de s'incrire dans une nébuleuse de partis.

"Il faut être honnête, ce n’est pas la première fois que Robert Ménard dit ce genre de choses sur Marine Le Pen. Il n’a pas une passion pour elle", relativise un élu RN auprès de BFMTV.

Le même élu ajoute toutefois que la sortie de l'édile biterrois "pose deux problèmes: le premier, c’est que Ménard fait en ce moment campagne avec Aliot dans le Sud - alors même que Ménard balance sur Marine". Le second sujet? "Quand Ménard dit qu’elle va perdre... est-ce qu’il ne dit pas tout haut ce que tout le monde pense tout bas? Vous connaissez quelqu’un qui pense que Marine va gagner en 2022?"

C'est bien tout le problème avec le caillou Ménard: la présidente du RN - déjà candidate à la magistrature suprême pour la troisième fois - peut s'en débarrasser, mais peut difficilement échapper à une analyse politologique assez simple, à savoir celle du fameux "plafond de verre", comme l'a résumé sur notre antenne Erwan Lecœur, sociologue spécialiste de l'extrême droite.

"Il y a sans doute de plus en plus de gens qui sont prêts à voter pour Marine Le Pen, mais il reste toujours plus de 60% de la population française qui dit, 'je ne voterai jamais pour elle'".

Or, dans un système régi par une élection présidentielle à deux tours, où l'un des duellistes finaux doit nécessairement emporter l'adhésion de plus de la moitié des suffrages exprimés, ce déficit est un handicap lourd.

Selon le politologue Jean-Yves Camus, "il y a une part importante d'adhésion aux items-clés du programme frontiste, mais c'est un vote qui ne réussit pas à (...) convaincre de sa capacité à prendre en main le pays." Ce qui ne signifie pas pour autant que Marine Le Pen, seule patronne à bord, court le moindre danger de se faire lâcher par les siens. Au moins jusqu'à 2022.

Par Jules Pecnard avec Benjamin Duhamel