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Sarkozy à Doha, du politicien au conférencier

Le discours de Doha de Nicolas Sarkozy était son premier discours public depuis la présidentielle 2012.

Le discours de Doha de Nicolas Sarkozy était son premier discours public depuis la présidentielle 2012. - -

Nicolas Sarkozy était l’invité du forum mondial de l’eau à Doha, au Qatar. L’ex-président s’est exprimé pour la première fois en public depuis sa défaite à la présidentielle. En six mois, le style Sarkozy a-t-il changé ? Réponse avec deux spécialistes du langage politique.

Nicolas Sarkozy a fait son retour mardi… Mais pas en politique. Il était l’invité du forum mondial du sport à Doha, au Qatar. L’occasion pour l’ancien président français de s’exprimer en public pour la première fois depuis l’élection présidentielle qu’il a perdue en mai dernier.

C’est un Nicolas Sarkozy en forme qui s’est dirigé vers la tribune. Petite barbe de trois jours, teint bronzé, l’ancien président, visiblement à l’aise, ne semble pas avoir perdu de sa verve. Etait-il aussi convaincant en conférencier qu’en homme politique ?

Pour le savoir, nous avons posé la question à deux spécialistes du langage politique. Pour le fond, Mariette Darrigrand, sémiologue spécialiste du discours politique. Et pour la forme, Stephen Bunard, synergologue (spécialiste de la gestuelle).

• Le style Sarkozy

Sur le fond. "Nicolas Sarkozy est toujours le même. Son style, c’est celui de l’avocat. Il s’appuie sur l’anaphore, la répétition, ainsi que sur des affirmations posées sous forme de questions, explique Mariette Darrigand.

Exemple : "Qui peut comprendre que pas un pays arabe, un milliard de musulmans dans la monde, ne soit membre permanent du conseil de sécurité ? Que pas un pays d'Amérique latine, 450 M d'habitants, ne soit membre permanent du conseil de sécurité ?"

Il nous ferait presque la leçon. Mais cette fois, il fait la leçon au monde, et plus à la France – comme si elle était devenue trop petite pour lui. A Doha, il se situe au niveau des grands de ce monde, mais du côté des pays émergents. Les pays jeunes, qu’il oppose aux "vieilles nations occidentales et industrielles".

Sur la forme. "Nicolas Sarkozy est à l’aise. Il arrive à la tribune avec une petite barbe de trois jours, cherchant à montrer qu’il est un ancien président "cool", souligne de son côté Stephen Bunard. Il laisse planer des silences entre ses phrases, et sourit : une façon de montrer qu’il se délecte de la situation. Ces marqueurs font partie des gestes conscients de l'ancien président."

"Mais l’inconscient compte aussi : pour dire que "ces pays se comptent sur les doigts d’une main", Nicolas Sarkozy compte sur ses doigts. En faisant cela, il croit qu’il va renforcer ses capacités de conviction. Le problème, c’est que cela revient souvent à créer un effet inverse : cela paraît artificiel aux yeux des spectateurs. C’était déjà l’une de ses faiblesses pendant la campagne électorale de 2012."

Le sport

Sur le fond. "Le thème du sport est capital. Il correspond au concept de mobilité auquel Sarkozy était attaché en 2007 – souvenez-vous, ces photos de lui en train de faire son jogging, ce côté "je cours partout en France pour remettre le pays en mouvement". Comme par hasard, on a vu des photos de lui en plein jogging la semaine dernière : il se remet au sport, avant d’en parler à la tribune.

Si le sport est si important, c’est aussi parce que Sarkozy est quelqu’un qui parle avec son corps. Il montre avec son corps ce qu’il pense. Le sport, c’est donc son registre : c’est presque du pain béni pour lui de pouvoir s’exprimer là-dessus. C’est surtout adroit de sa part, sans forcément être nouveau."

Sur la forme. "Le sport, c’est son domaine. Et Nicolas Sarkozy a l'air de croire profondément en ce qu’il dit. Par exemple, il rythme son discours avec la main gauche : c’est la main de la spontanéité. C’est le signe qu’au-delà d’une stratégie politique, son discours lui tient à cœur. Cela relève même de l’intime, et d’un investissement personnel.

Le thème du sport est fédérateur, il fait oublier ses conflits. Il va comme un gant à Nicolas Sarkozy. Derrière son plaidoyer pour le fair-play, on se demande presque s'il ne plaide pas pour un renouveau de l'UMP..."

• Sarkozy, le retour ?

Sur le fond. "Personne ne peut dire ce qu’il fera, mais c’est clairement le Sarkozy de 2007 qu’on a pu voir à Doha. Un Sarkozy très politique - d'ailleurs, il n’y a aucune différence entre le Sarkozy politicien d'il y a quelques mois et le Sarkozy conférencier d'aujourd'hui. On retrouve dans son discours un thème qui symbolise parfaitement la campagne de 2007 : l’identité nationale. Elle revient plus d’une fois dans le discours : c’est un thème toujours aussi important, et dont il pourrait se servir s’il revient en 2017.

Dans son discours de Doha, il applique ses concepts au monde. Aujourd’hui, après avoir été président, la politique française lui paraît réductrice. Doha lui permet de revenir par le monde, le noble."

Sur la forme. "Les mouvements d’épaules qu’on a connu chez Nicolas Sarkozy sont moins fréquents qu’avant, comme la plupart de ses tics nerveux. Or lorsqu’on hausse les épaules, on cherche à montrer qu’on est à la hauteur de la situation. Cette fois, Nicolas Sarkozy n’en a pas besoin : il prend suffisamment de hauteur pour montrer qu’il est à la hauteur.

Lui qui a souvent des démangeaisons autour du nez, on n’en a pas vu dans son discours de Doha : cela montre qu’il est en accord avec le discours qu’il tient, et ne fait pas d’arrangement avec sa conscience.

Cela ne signifie pas forcément qu'il reviendra. Mais à Doha, il joue sur son terrain. Et ça se voit."