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Emmanuel Macron, un chef des armées qui recadre ses troupes

Emmanuel Macron à bord d'un hélicoptère Tigre.

Emmanuel Macron à bord d'un hélicoptère Tigre. - CHRISTOPHE PETIT TESSON / POOL / AFP

Depuis le début de son mandat, Emmanuel Macron a mis en scène à plusieurs reprises les attributs militaires du président de la République.

Que serait "Jupiter" sans foudre? Pour son premier 14 juillet en tant que chef des armées, Emmanuel Macon était confronté à la grogne de son chef d'état-major des armées, Pierre de Villiers, qui a menacé de démissionner en protestation des 850 millions d'économies exigées aux armées par Bercy. Le président de la République a répliqué fermement, rappelant le militaire au "sens de la réserve" qui caractérise la "Grande muette". Un recadrage en rupture avec les fréquentes interventions publiques de hauts gradés lors du quinquennat de François Hollande, et qui démontre l'attachement du président à un domaine régalien qu'il compte, comme le champ diplomatique, investir pleinement. 

Changement de génération

Endossant un costume de président qui fut d'abord un uniforme au début de la Vème République, le jeune chef de l'Etat, premier à n'avoir jamais été appelé sous les drapeaux, a soigné dans les premiers jours du quinquennat son image régalienne, visitant les blessés de guerre, se rendant auprès des troupes au Mali, ou séjournant à bord du sous-marin nucléaire "Le Terrible".

Emmanuel Macron est très conscient de ce changement: "Je suis d’une génération qui est née et a grandi dans la paix. Une génération pour qui l’épreuve de la guerre a semblé un temps disparaître de l’horizon de l’Histoire", déclarait-il lors d'un discours consacré à la Défense à l'Hôtel des Arts et Métiers, à Paris.

Une croyance à laquelle s'oppose celui qui, lors de la campagne présidentielle, a rallié l'alors ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian pour "s'épaissir" sur cette thématique.

"En vérité, nous n’avons jamais été libérés de l’inquiétude de l’Histoire. Nous assumons désormais une nouvelle conscience tragique de l’Histoire et de l’action humaine", constatait Emmanuel Macron dans la même adresse.

Une "conscience tragique" politiquement porteuse, qui semble pousser Emmanuel Macron à assumer pleinement les attributs militaires de la présidence de la République. Pour preuve, la nomination de Sylvie Goulard à la tête du ministère des Armées, avant que celle-ci ne démissionne, indiquait une reprise en main de la Défense par l'Élysée, tandis que Jean-Yves Le Drian apparaissait pratiquement comme un "président délégué" sur ces dossiers. Du reste, le changement de dénomination du portefeuille ne laisse que peu de place au doute: au président la stratégie, au ministre la gestion, de même que le profil de la nouvelle locataire de l'hôtel de Brienne, Florence Parly.

Continuité de l'ère Le Drian

Si la pratique présidentielle tranchera certainement avec celle de François Hollande, Emmanuel Macron est pourtant loin d'incarner une rupture dans la gestion des armées françaises. En premier lieu parce qu'il ne dispose que d'une marge de manœuvre restreinte dans un domaine où l'inertie politique est très forte.

De fait, sa promesse électorale de porter la force opérationnelle française à 77.000 hommes est déjà prévue par la loi de programmation militaire 2014-2019. De même, la création d'une quatrième armée "cyber" consacrée à la lutte numérique a déjà été largement entamée par sous l'ère Le Drian.

À bien des égards, Emmanuel Macron ne sera que le continuateur de François Hollande. La hausse du taux de disponibilité du matériel - notamment des hélicoptères, l'augmentation des moyens logistiques (des avions de transport, par exemple), le renouvellement de la force stratégique (nucléaire) ou le développement des drones recueillent ainsi l'assentiment général.

Le président de la République est, quoi qu'il en soit, héritier d'une guerre qu'il n'a pas décidé, et avec laquelle il parait difficile de rompre politiquement. La contrainte du réel - les forces armées sont déjà employées au maximum de leurs capacités pour répondre à la menace terroriste sur le territoire national et mener les opérations extérieures au Sahel, en Centrafrique et au Levant - restreint encore les possibilités d'Emmanuel Macron.

Si bien que des propositions comme l'instauration d'un service militaire universel d'un mois ou la construction d'un second porte-avions apparaissent comme des gadgets de campagne, à moins de consentir un sérieux effort budgétaire.

Ce n'est pas le chemin que semble prendre l'exécutif. Bien que le Premier ministre Édouard Philippe maintienne ce vendredi l'objectif des 2% du PIB alloué aux armées pour 2025, Bercy prévoit cependant 850 millions de coupes pour les armées dans le budget 2018. 

Européen convaincu

Emmanuel Macron semble décidé à se tourner vers l'Europe pour mutualiser les moyens de la Défense. Le premier choix d'Emmanuel Macron pour le ministère, en la personne de l'europhile Sylvie Goulard, n'avait donc rien d'un hasard. Emmanuel Macron revendique l'ambition de "faire advenir une réelle autonomie stratégique au niveau européen". Il réactive ainsi le vieux projet d'une Europe de la Défense, véritable serpent de mer du Vieux continent.

Ce projet s'exprime d'abord au niveau opérationnel, Emmanuel Macron souhaitant par exemple la création d'un quartier général européen. Reste à savoir à quelle autorité politique cet état-major répondra. Le contour exact des ambitions du président de la République sur la création d'une véritable force européenne reste flou. "Notre autonomie doit s’exercer dans un cadre multilatéral", a cependant affirmé le président de la République. Il est donc probable qu'il se tourne davantage vers une multiplication des accords d'Etat à Etat, plus réaliste que la création d'une force européenne spécifique. 

Poursuivant la politique engagée par la France avec les programmes d'hélicoptères Tigre ou d'avions A400M, Emmanuel Macron plaide également pour "un projet ambitieux de recherche technologique militaire". Une politique en rupture avec la doctrine d'indépendance nationale en matière d'armement, qui a présidé à la création de l'avion Rafale ou du fusil Famas.

"L’industrie de Défense restera l’une des clefs de notre indépendance. Nous ne pouvons certes plus tout produire nous-mêmes, et il nous faut là aussi élaborer les conditions d’une autonomie stratégique européenne. Pour autant, je serai intransigeant quant au maintien au sein de l’industrie française d’un certain nombre de compétences", a cependant rassuré Emmanuel Macron, affirmant "savoir pouvoir compter sur l’excellence du groupe Dassault", dont les ventes financent en bonne partie la loi de programmation militaire. 

Atlantiste pragmatique

La "montée en charge" d'une Défense européenne est censée compenser la baisse d'intérêt des États-Unis, tournés vers le Pacifique, pour cette zone stratégique. Donald Trump a d'ailleurs été clair: les armées européennes ne vivront pas ad vitam æternam aux crochets des Américains. Pendant la campagne, Emmanuel Macron a d'ailleurs pris acte:

"Les européens doivent apprendre à vivre avec le fait que Washington, à terme, souhaitera moins se préoccuper de la sécurité de notre continent."

Il tentera cependant d'obtenir de l'alliance militaire qu'elle s'implique davantage sur son "flanc sud", dans la lutte contre Daesh. Par ailleurs Emmanuel Macron a promis qu'il "assumera pleinement la place de notre pays dans l’Otan". 

À ce titre, la revendication d'un héritage gaullo-mitterandien dans lequel Emmanuel Macron placerait ses pas tient davantage de la récupération politique (archaïque) que de la cohérence historique. Un exemple suffit: le général de Gaulle, jaloux de la souveraineté nationale, avait quitté le commandement intégré de l'Otan en 1966. 

Louis Nadau