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Appel à manifester contre l'islamophobie: la présence du CCIF, "épouvantail" politique?

Le CCIF et d'autres initiateurs appellent à marcher dimanche 10 novembre 2019 contre l'islamophobie.

Le CCIF et d'autres initiateurs appellent à marcher dimanche 10 novembre 2019 contre l'islamophobie. - Tweet du CCIF/BFMTV

Le collectif, né en 2003, indique avoir vocation à lutter contre les discriminations à l'égard des musulmans. Il avait notamment fait parler de lui en 2016 lors des polémiques sur le port du "burkini".

En 2016, Le Parisien évoquait "le très controversé CCIF" tandis que L'Express pointait "ces étranges militants anti-islamophobie". Libération faisait alors état d'un collectif accusé par ses détracteurs "de porter un islam politique et un projet de société communautaire". Trois ans après la parution de ces lignes, le sentiment semble toujours être mitigé à l'égard du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), qui a fait parler de lui ces derniers jours.

Le 1er novembre, l'organisation, née en 2003 et vouée à combattre "l'ensemble des actes de discrimination ou de violence contre des individus ou des institutions en raison de leur appartenance réelle ou supposée à l'Islam", selon son site internet, publiait une tribune dans Libération dans laquelle il appelle, aux côtés notamment de l'élu de Saint-Denis Majid Messaoudene, du NPA, ou encore de l'Union communiste libertaire à se rassembler le 10 novembre pour dire "stop à l'islamophobie": 

"Depuis des années, les actes qui visent (les musulmans, NDLR) s'intensifient: qu'il s'agisse de discriminations, de projets ou de lois liberticides, d'agressions physiques de femmes portant le foulard, d'attaques contre des mosquées ou des imams, allant même jusqu'à la tentative de meurtre", dénonce la tribune, signée par plusieurs personnalités politiques de gauche comme Jean-Luc Mélenchon et l'ensemble du groupe parlementaire insoumis ou encore Benoît Hamon, Yannick Jadot ou Philippe Martinez.

Selon un sondage Ifop publié mercredi pour la Dilcrah et la Fondation Jean-Jaurès, 42% des musulmans vivant en France affirment avoir fait l'objet d'au moins une forme de discrimination liée à leur religion, au moins une fois au cours de leur vie.

Plusieurs rétropédalages

Pourtant, certains de ces signataires apparaissent a posteriori divisés par l'initiative. François Ruffin déclarait mercredi sur France Inter qu'il n'irait pas à cette manifestation car ce n'était "pas (son) truc". Le député a également sous-entendu qu'il avait signé le texte distraitement, alors qu'il se trouvait en vacances.

Interrogé sur le plateau de BFMTV le même jour, le député insoumis Adrien Quatennens se montrait gêné par le vocable de "lois liberticides" usité dans le texte: 

"Quand on parle de 'lois liberticides', je ne sais pas de quoi on parle. (...) Ni la loi de 1905 s'agissant de la laïcité, ni la loi de 2004 concernant les signes religieux à l'école, ni même celle de 2010 sur le fait de ne pas pouvoir être entièrement le visage couvert dans la rue, ne me paraissent liberticides".

L'élu du Nord indiquait par ailleurs ne pas partager "la plupart des valeurs" de certains signataires, sans les nommer, en assurant ne pas avoir eu connaissance en amont de la liste. Même rhétorique chez Alexis Corbière, qui a confirmé au Figaro qu'il serait à la manifestation dimanche, mais a éludé la question des initiateurs de l'appel:

"On m'avait dit que la Ligue des droits de l'Homme était à l'initiative de la démarche", s'est-il borné à répondre.

Division de la gauche

L'écologiste Yannick Jadot lui, a déclaré mardi sur France Info ne pas valider "l'ensemble du texte" car il ne voyait "pas aujourd'hui des lois liberticides vis-à-vis des musulmans dans notre pays", et qu'il n'irait pas au rassemblement.

Interrogé par BFMTV.com mercredi, le directeur du CCIF, Jawad Bachare a explicité l'expression employée, indiquant qu'elle visait entre autres les lois de 2004 et 2010.

À rebours des signataires, le Parti socialiste avait indiqué d'emblée mardi dans un communiqué qu'il ne serait pas présent à la manifestation du 10 novembre, déclarant ne pas se reconnaître "dans ses mots d'ordre qui présentent des lois laïques en vigueur comme 'liberticides'".

Le CCIF à la racine de cette gêne?

En filigrane de cette gêne aux entournures constatée chez plusieurs signataires, toutefois jamais réellement explicitée, la présence du CCIF?

L'organisation, dans le viseur de la droite et de l'extrême droite depuis plusieurs années, s'était notamment illustrée en 2016 lors des affaires dites du "burkini", en apportant son soutien aux femmes de confession musulmane portant ce vêtement. Le Rassemblement national, alors Front national, avait appelé à sa dissolution

Au cours de la campagne présidentielle de 2017, Manuel Valls, candidat finaliste de la primaire de la Belle alliance populaire, avait critiqué le CCIF pendant le débat face à son concurrent Benoît Hamon, estimant que l'association "explique que dans notre pays, les musulmans sont pourchassés, qu'il y a une religion d'État qui voudrait s'en prendre aux musulmans. Or, il ne peut pas y avoir le moindre compromis, la moindre compromission".

Une marche dans le viseur du Printemps républicain

Fer de lance de la protestation contre la tenue de cette manifestation dimanche, le Printemps républicain, un mouvement de défense d'une laïcité stricte issu des rangs du Parti socialiste, s'est ému de la tenue de cette marche dimanche.

"C'est une trahison historique, irréparable et impardonnable", a déclaré jeudi sur France Info Amine El-Khatmi, le président du Printemps républicain, faisant valoir que "l'islamophobie, c'est un terme islamiste imposé dans le débat public par les islamistes pour empêcher la critique de la religion."

Le CCIF, auquel on a prêté des accointances avec les Frères musulmans, n'a pour autant jamais eu de lien avec la branche française de l'organisation, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), notait Libération en 2016. 

L'islamophobie, une notion discutée

L'islamophobie que le collectif déclare combattre est en elle-même une notion qui ne fait pas consensus. Pour la Commission nationale consultative des droits de l'Homme, il s'agit d'une "attitude d'hostilité systématique envers les musulmans, les personnes perçues comme telles et/ou envers l'islam", relève l'AFP. Pour ses contempteurs, ce terme vise à empêcher toute critique de l'islam, comme l'estime le Printemps républicain.

Dans un communiqué publié jeudi en réaction aux multiples louvoiements politiques des derniers jours, le CCIF déplore le fait que "le terme 'islamophobie'" soit récusé par certains et estime que "le CCIF, 'controversé', dit-on, a servi pendant une semaine d'épouvantail, aux côtés de qui il ne faudrait surtout pas signer". Parmi les personnalités politiques précitées toutefois, aucune n'a désigné nommément le CCIF comme cause de son louvoiement.

Le CCIF serait islamiste, chantre d'un islam politique, communautariste, proche des frères musulmans? "Personne n'a sérieusement prouvé ces accusations", réagit le CCIF dans le communiqué.

Contacté par BFMTV.com vendredi, le directeur de l'association Jawad Bachare enfonce le clou.

"Pour disqualifier notre travail, on nous prête des connivences", explique-t-il ainsi.

Il fait valoir qu'il dirige une "association apolitique et areligieuse", qui s'inscrit dans le cadre de la loi de séparation de l'Église et de l'État de 1905, tout en s'opposant aux lois de 2004 et 2010, poursuit Jawad Bachare.

Le militant, pour appuyer ses dires, déclare que l'association a déjà été reçue par le Défenseur des droits et la CNCDH. "On est des républicains", appuie-t-il, insistant:

"Nous ne voulons pas de loi qui fasse régresser les libertés individuelles."
Clarisse Martin