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"Islamophobie", un terme vieux d'un siècle mais toujours contesté

Manifestantes contre l'islamophobie en 2011 à Toulouse.

Manifestantes contre l'islamophobie en 2011 à Toulouse. - REMY GABALDA / AFP

La marche visant à "dire stop à l'islamophobie" le 10 novembre prochain suscite un vif débat. Certains acteurs opposés à l'utilisation du concept d'"islamophobie" assurent qu'il participe d'une stratégie politique, forgée en Iran il y a quarante ans, visant à décourager toute critique de la religion musulmane. Mais des chercheurs français en ont trouvé des occurrences vieilles d'un siècle.

Le concept d'"islamophobie" est-il pertinent pour désigner le racisme à l'encontre des personnes de confession musulmane, ou est-il une notion fumeuse émoussant de fait la possibilité de critiquer certains aspects de la religion islamique, voire un outil pour l'oblitérer politiquement? C'est l'un des débats suscités par la prochaine marche, prévue le 10 novembre, pour "lutter contre l'islamophobie", organisée après l'attaque d'une mosquée à Bayonne à la fin du mois d'octobre lors de laquelle deux fidèles ont été grièvement blessés.

Divers responsables de gauche se sont associés à l'événement, tout en maintenant pour certains leurs réserves quant à la validité du terme d'"islamophobie", à l'image de Jean-Luc Mélenchon, qui préfère ce jeudi sur son blog parler de "haine des musulmans", évoquant là encore le "droit ou non de critiquer une religion". Pour se pencher sur la nature de ce mot, il faut faire la lumière sur son origine et les intentions qui ont présidé à sa fabrication. L'AFP Factuel avait étudié cette étymologie et sa généalogie en 2018. 

Dans le passé récent, certains responsables politiques avaient choisi de s'emparer du sujet de manière polémique. Valérie Boyer, députée LR élue dans les Bouches-du-Rhône, a par exemple livré son analyse de la genèse de ce lexique à travers un tweet. "Le terme islamophobie a été créé par (l'ayatollah) Khomeni pour museler le débat, culpabiliser ceux qui se révoltent contre cette idéologie impérialiste". 

En 2013, Manuel Valls, alors ministre de l'Intérieur, avait déjà embrassé cette vision lors d'un entretien estival à L'Obs"Derrière le mot ‘islamophobie’, il faut voir ce qui se cache. Sa genèse montre qu’il a été forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 1970 pour jeter l’opprobre sur les femmes qui se refusaient à porter le voile. C’est au mot près l’argumentaire de l’essayiste Caroline Fourest". 

"Outil géopolitique" et dénonciation d'"élucubrations" 

Car si la République islamique d'Iran colle à ce point au terme d'"islamophobie", dans le paysage politico-intellectuel français en tout cas, c'est en effet en partie en raison de la publication le 17 novembre 2003 dans Libération d'une tribune rédigée par les auteures Caroline Fourest et Fiammetta Venner:

"Le mot ‘islamophobie’ a une histoire, qu'il vaut mieux connaître avant de l'utiliser à la légère", écrivaient-elles. "Il a pour la première fois été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de ‘mauvaises musulmanes’ en les accusant d'être ‘islamophobes’".

Vincent Geisser, chercheur au CNRS et auteur de La nouvelle islamophobie en 2003, a concédé auprès de l'agence de presse: "Il est vrai qu’après la révolution islamique de 1979, le régime iranien a joué de cette peur de l’islam, ou de cette prétendue peur de l’islam, de cette thématique de l’islamophobie, comme un outil de propagande, outil politique et géopolitique, mais comme la plupart des grands pays musulmans dont l’Arabie saoudite".

Cependant, il a mis en évidence que le terme "islamophobie" remontait bien plus loin qu'au Téhéran des années 1970-1980: "L'ayatollah Khomeini n’a pas inventé ce terme, ça a été montré et démontré". Vincent Geisser a cité une occurrence dans un texte daté des années 1920 dû au peintre orientaliste Etienne Didet: "Il entendait par-là dénoncer les 'élucubrations' de certains auteurs chrétiens sur la religion musulmane".

Un terme utilisé depuis 1910

D'autres spécialistes ont infirmé les assertions de Caroline Fourest et Fiammetta Venner. Les sociologues Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat, coauteurs de Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le "problème musulman" en 2013, ont tout d'abord noté que ni l'arabe ni le farsi ne se prêtait à ce type d'inventions langagières: "Il n’existe pas de réel équivalent à 'islamophobie' en persan et en arabe, ce genre de néologisme étant très rare dans les deux langues".

Les deux hommes ont fureté plus en amont encore pour découvrir les racines du concept. Ils ont exhumé trois noms: Alain Quellien, Maurice Delafosse et Paul Marty, des "'administrateurs-ethnologues' spécialisés dans les études de l’islam ouest-africain ou sénégalais". Dans sa thèse de droit de 1910, consacrée à la Politique musulmane dans l'Afrique occidentale française, il écrivait:

"L’islamophobie – il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne. Pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des mahométans."

Toujours en 1910, Maurice Delafosse, critiquant un livre de l'abbé Henry portant sur la tribu Bambara, en dénonçait "l'islamophobie féroce". Paul Marty, quant à lui, dans son ouvrage L'islam en Guinée, posait en 1919: "Il faut reconnaître pourtant que de 1908 à 1911, il y eut dans la région de Touba quelques motifs susceptibles d’éveiller véritablement les soucis de l’administration, et qui étaient plus objectifs que l’islamophobie ambiante".

"Islamophobie" apparaît donc comme la création de spécialistes français des cultes musulmans d'Afrique subsaharienne. Mais le concept ne semble pas avoir fait école, ne s'imposant pas dans la recherche française. Il est aujourd'hui réactivé par un discours associatif, et souvent militant.

Robin Verner