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Pourquoi la manifestation contre l'islamophobie du 10 novembre divise au sein de la gauche

Jean-Luc Mélenchon, Eric Coquerel et Danièle Obono à l'Assemblée nationale.

Jean-Luc Mélenchon, Eric Coquerel et Danièle Obono à l'Assemblée nationale. - ERIC FEFERBERG / AFP

Jean-Luc Mélenchon, ses collègues insoumis à l'Assemblée nationale, Benoît Hamon ou encore des élus communistes ont signé un appel à manifester le 10 novembre prochain pour "dire stop à l'islamophobie". Mais à l'approche de la date, ce soutien suscite une controverse grandissante à gauche, et semble troubler les signataires eux-mêmes a posteriori.

"Le contexte est plus fort que le concept", constatait tristement MC Solaar dans une chanson de son album Cinquième As, paru en 2001. A l'évidence, certaines personnalités politiques de la gauche, qui ont annoncé leur participation le 10 novembre prochain à un rassemblement contre l'islamophobie tout en évitant ce terme, voire en exprimer leurs réserves persistantes à ce sujet, estiment également que le premier l'emporte sur le second. 

Vendredi dernier, un appel à dire "stop à l'islamophobie le 10 novembre" paraissait en effet dans Libération. Désireux de rassurer quant à la distinction opérée entre la critique d'une religion, en l'occurrence la religion musulmane, et la discrimination dénoncée, les rédacteurs proclamaient notamment: "Quel que soit le nom qu’on lui donne, il ne s’agit plus ici de débats d’idées ou de critique des religions mais d’une forme de racisme explicite qui vise des personnes en raison de leur foi."

Sous le texte, la liste des signataires dévoilait une fraction non négligeable, et diverse, de la gauche: on retrouvait ainsi les noms de quelques élus communistes, mais également celui de l'ancien candidat à la présidentielle Benoît Hamon, et surtout Jean-Luc Mélenchon et "l’ensemble du groupe parlementaire La France insoumise". L'un de ses membres, François Ruffin, a pourtant précisé ce mercredi sur France Inter qu'il n'en serait pas. "Ce n'est pas mon truc", a-t-il déclaré, comme l'a observé un journaliste du Figaro sur Twitter. 

Le manifeste ne fait donc pas le plein à gauche. De surcroît, les futurs marcheurs du 10 novembre ont semblé, depuis, vouloir faire la part entre leur engagement, lié notamment à l'attaque d'une mosquée à Bayonne le 28 octobre, lors de laquelle deux fidèles musulmans ont été grièvement blessés par un ancien candidat du Front national à une élection locale, à un climat médiatique diffus, et de la rhétorique sous laquelle la manifestation est placée. A gauche, le débat est donc vif et les points d'achoppement sont nombreux. 

Embarras autour d'un lexique 

La querelle s'affirme de prime abord comme affaire de discours. Dimanche, sur France Inter, Jean-Luc Mélenchon évoquait ce sujet: "C’est terrible ce qu’on voit, cette haine des musulmans, cette stigmatisation d’une religion. Ces émissions sans fin contre eux…". "Je regarde tout ça avec le regard de quelqu’un qui aime la France et sait qu’elle n’a pas de destin possible dans la division d’une guerre de religion", prévenait-il, avant de commenter: "Le président de la République a jeté de l’huile sur le feu, c’est lui qui a appelé à la ‘société de vigilance’". Il développait encore: "L'unité de la France est en cause". 

Un mot-clé passait à la trappe de cette exorde, marqué par l'universalisme et le républicanisme traditionnels de la gauche: "islamophobie". Il faut dire qu'en novembre 2015, peu après les attentats de 2015, le même homme lançait sur le plateau du programme télévisé Salut les Terriens: "Je conteste le terme d'islamophobie. On a le droit de ne pas aimer l'islam comme on a le droit de ne pas aimer le catholicisme."

S'agit-il alors d'une volte-face à demi-mot? Raquel Garrido, l'une des cadres de La France insoumise, a réfuté cette hypothèse auprès du Figaro, expliquant que la réflexion de sa famille politique évoluait sur deux niveaux dans ce domaine:

"Le mot islamophobie possède un double sens. Il peut être compris comme de l’anticléricalisme, mais aussi comme l’expression d’un racisme et c’est ce sens-là que nous retenons en ce moment. L’anticléricalisme, c’est l’esprit Charlie. Ça existe encore et on les défendra jusqu’au bout, mais d’une façon générale, ce n’est pas très à la mode". 

Des "lois liberticides"? 

Il n'empêche, il n'y a pas qu'"islamophobie" pour faire tiquer jusqu'aux signataires de l'appel. On peut ainsi lire dans celui-ci: "Depuis des années, les actes qui les visent (les musulmans, ndlr) s’intensifient: qu’il s’agisse de discriminations, de projets ou de lois liberticides, d’agressions physiques de femmes portant le foulard, d’attaques contre des mosquées ou des imams, allant même jusqu’à la tentative de meurtre."

De quelle loi "liberticide" parle-t-on? Ce mercredi matin, sur notre plateau, Adrien Quatennens, député insoumis élu dans le Nord, qui sera "tenu à distance" de la manifestation pour des raisons personnelles, a fait part de son scepticisme sur ce point:

"Si La France insoumise avait eu à rédiger le texte, (...) il est clair que le texte n'aurait pas été le même. Si je considère le détail dans ce texte, quand on parle de 'lois liberticides', je ne sais pas de quoi on parle. (...) Ni la loi de 1905 s'agissant de la laïcité, ni la loi de 2004 concernant les signes religieux à l'école, ni même celle de 2010 sur le fait de ne pas pouvoir être entièrement le visage couvert dans la rue, ne me paraissent liberticides". 

Mardi, sur l'antenne de France Info, Yannick Jadot, eurodéputé écologiste et dont le nom figure aussi sous le document, a également souligné son désaccord: "Je ne valide pas l'ensemble du texte. Je ne vois pas aujourd'hui de lois liberticides vis-à-vis des musulmans dans notre pays." 

Contacté par BFMTV.com, Jawad Bachare, directeur du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), l'une des organisations à l'origine de l'appel, a confirmé que cette expression désignait notamment les lois de 2004 et 2010, perçues par l'association comme des "atteintes à des libertés". "Ce qui nous intéresse, nous, c'est de savoir si les lois sont au service des usagers du service public. La loi de 2004 sur les signes religieux à l'école exclut tout un pan des élèves de l'Education nationale au lieu d'inclure", a-t-il affirmé, prolongeant ainsi: "Beaucoup de jeunes filles se tournent vers des structures privées". Une analyse qui ne fait par conséquent pas consensus au sein même du peloton du 10 novembre. 

La présence du CCIF 

La présence du CCIF, accusé par ses détracteurs d'instrumentaliser la notion d'"islamophobie", dans l'en-tête de la manifestation, attise aussi les différends. Les dirigeants du Parti socialiste ne se joindront pas au cortège du 10 novembre justement pour éviter ce voisinage. Décrivant sa position dans un communiqué publié ce mercredi, le PS a expliqué: "Nous ne voulons pas nous associer à certains des initiateurs de l'appel". 

Il faut aussi y voir l'origine de l'hostilité d'un tweet de l'ex-Premier ministre, Manuel Valls envers les soutiens à la manifestation. Répondant à Laurent Bouvet, l'un des fondateurs du Printemps républicain, association de défense de la laïcité controversée, critiquée par une partie de la gauche pour des positions qu'elle juge trop offensives sur l'islam, il tançait "la gauche du renoncement, de l'abandon et de la honte... loin de tout esprit républicain et qui ose donner des leçons de morale". 

Auprès de Libération, Eric Coquerel, député élu en Seine-Saint-Denis, a nuancé: "La tribune est bonne sur le fond. On est là pour défendre une cause, pas pour soutenir une organisation ou une autre". Ses confrères de la France insoumise, Alexis Corbière et Adrien Quatennens, ont quant à eux fait valoir qu'ils avaient cru que l'initiative était due à la Ligue des droits de l'Homme. "C'est clair que (...) cet appel a circulé parfois un peu drôlement, et je vais (...) le dire très franchement, dans la liste des signataires, il y a des gens avec qui je ne partage pas la plupart des valeurs", a même ajouté le parlementaire nordiste à notre micro. 

Jawad Bachare du CCIF a refusé de commenter ces déclarations, notant seulement que ce n'est "pas une mauvaise chose qu'il y ait un débat au sein des partis". "Ce qui est intéressant, c'est la cause, la raison pour laquelle les gens vont descendre dans la rue. Il y a un contexte urgent: on discrimine ouvertement des gens et ce de manière décomplexée, avec une islamophobie revendiquée", a-t-il soutenu. 

La question communautaire 

La discussion embrasse un dernier enjeu. A gauche, certains en effet craignent un égarement communautariste. Hélène Franco, ancienne cadre de La France insoumise, a posé sur Twitter, comme l'a remarqué Le Figaro: "L’antiracisme ne doit jamais dévier de l’universalisme. Jamais". 

Emmanuel Maurel, eurodéputé ex-PS aujourd'hui membre de la Gauche républicaine et socialiste, a quant à lui prôné: "Nous devons rester des républicains conséquents, aussi bien en matière de laïcité que d’égalité entre les hommes et les femmes. Cela passe par un refus de la tutelle de tous les clergés, aussi vigoureux que notre combat contre le racisme."

Et le débat s'embrouille d'autant plus facilement qu'il est mouvant. Mardi, Lutte ouvrière, par la voix de Nathalie Arthaud, a enjoint ses sympathisants à rallier la manifestation du 10 novembre. La même famille politique dénonçait en février 2017 "le piège de la lutte contre l'islamophobie" dans son mensuel. 

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Robin Verner