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Attentat de Nice: comprendre la polémique autour de la vidéosurveillance

Bernard Cazeneuve a annoncé ce dimanche porter plainte pour diffamation contre une policière municipale en charge de la vidéosurveillance à Nice le 14 juillet, qui évoque des pressions de la part du ministère pour l’influencer dans l’écriture d’un rapport. Depuis l’attentat, le traitement de la vidéosurveillance est au cœur d’une vive polémique sur le dispositif de sécurité mis en place le soir du 14 juillet sur la Promenade des Anglais.

Le débat était déjà des plus houleux. Il a aujourd'hui atteint un nouveau stade. Dix jours après l’attentat qui a causé la mort de 84 personnes sur la Promenade des Anglais à Nice, les questions se multiplient, autour du dispositif de sécurité déployé ce soir-là. Le rôle et l’utilisation de la vidéosurveillance, qui tient une place essentielle dans l’enquête entourant le drame, a créé une nouvelle polémique dans la polémique. Décryptage.

Ce dimanche, une interview parue dans le JDD met en cause l’attitude du ministère de l’Intérieur. Sandra Bertin, policière municipale et cheffe du Centre de Supervision Urbain (CSU), en charge de la vidéosurveillance à Nice, dénonce des "pressions" de la part du ministère, alors qu'elle devait remettre un rapport sur les images filmées lors du 14-Juillet sur la Promenade, au moment de l’attentat. Bernard Cazeneuve riposte rapidement en annonçant porter plainte pour diffamation.

Polémique dès le lendemain de l’attentat

Depuis le lendemain de l’attentat, un vif débat oppose la municipalité de Nice au gouvernement sur le dispositif de sécurité mis en place le 14 juillet. Christian Estrosi, ancien maire de Nice et actuel président du conseil régional, s’est interrogé en particulier sur la façon dont le camion responsable du carnage a pu rentrer dans la zone piétonne de la Promenade.

La Ville a ensuite accusé le gouvernement d’avoir sous-estimé les effectifs nécessaires à assurer la sécurité de l’événement, et d’avoir positionné trop peu de policiers nationaux. Christian Estrosi s’est notamment basé sur les images de vidéosurveillance (Nice compte près de 1.400 caméras au total) pour remettre en cause les chiffres de fonctionnaires avancés par le gouvernement.

Pour le gouvernement, la mairie était au courant du dispositif de sécurité prévu, puisque ses équipes ont participé aux réunions mises en place avec la préfecture. Déjà, l’utilisation des vidéos est au cœur de la polémique.

Les questions sur l’emplacement des policiers nationaux

Le point de crispation de la polémique s’est ensuite concentré sur le positionnement précis des policiers nationaux sur le trajet parcouru par le camion fou. Dans un communiqué détaillant le dispositif mis en place et publié le 16 juillet, la Préfecture des Alpes-Maritimes indique que ces derniers se trouvaient à l’entrée de la zone piétonne empruntée par le camion.

  • "La mission périmétrique était confiée pour les points les plus sensibles à des équipages de la Police nationale, renforcés d’équipages de la Police municipale. C’était le cas notamment du point d’entrée du camion, avec une interdiction d’accès matérialisée par le positionnement de véhicules bloquant l’accès à la chaussée. Le camion a forcé le passage en montant sur le trottoir", indique la préfecture.

Une version mise en cause par Libération, notamment, qui soutient que les policiers nationaux n’étaient pas présents au point d’entrée du camion.

Bernard Cazeneuve dénonce dans un premier temps des "contre-vérités", avant de finalement confirmer ce point précis dans un nouveau communiqué, le 21 juillet. Les policiers nationaux qui étaient au départ bien présents au point d’entrée de la zone piétonne ont en réalité été relevés par leurs collègues de la police municipale à 21 heures. Le camion n’a donc pu être stoppé que plus loin sur sa course, au niveau où stationnait la voiture des policiers nationaux qui, armés, ont pu l’intercepter. A l'entrée du périmètre, les municipaux, non armés, n’ont pu que signaler immédiatement sa présence.

La demande d’effacement des images par la SDAT incomprise

Nouveau chapitre le 20 juillet, lorsqu’on apprend que la sous-direction antiterroriste (SDAT) a demandé à la ville de Nice – dès le lendemain de l’attentat – d’effacer les images de vidéosurveillance provenant des six caméras situées sur la Promenade des Anglais au moment du drame. Une requête qui a surpris les agents en charge de la vidéosurveillance, puisque ces images devaient de toute façon être détruites au bout de 10 jours (ou un mois sur demande de la justice).

La police nationale détient des copies de ces images, et le parquet de Paris, qui chapeaute l’enquête comme il est de rigueur en cas d’attentat, a précisé que le but était d’éviter une fuite de ces images.

Au regard des déclarations de Sandra Bertin, cette requête, que la mairie de Nice a annoncé de pas accepter, prend une nouvelle dimension. La policière indique au JDD que les bandes des vidéos en question, qui devaient être effacées, correspondent aux six caméras qu’elle mentionne dans son rapport.

Selon elle, un commissaire "envoyé par le cabinet du ministre de l’Intérieur" a fait pression sur elle afin qu’elle signale dans le rapport en question l’emplacement de la police nationale sur deux points du dispositif de sécurité.

"J’ai été harcelée pendant une heure, on m’a ordonné de taper des positions spécifiques de la police nationale que je n’ai pas vues à l’écran", déclare-t-elle au JDD.

Bernard Cazeneuve porte plainte et donne sa version des faits

A la suite de la parution de cette interview, Bernard Cazeneuve a indiqué son intention de porter plainte pour diffamation contre Sandra Bertin.

"Ce n'est en aucun cas "le cabinet du ministre de l'Intérieur qui a envoyé un commissaire au CSU" ou qui aurait eu des échanges avec elle", écrit le ministre dans un communiqué.

D’après lui, c’est François Molins, le procureur de la République de Paris, en charge de l’enquête sur l’attentat, qui avait autorité dans ce cas.

  •  "François Molins vient de rappeler que c'est sous sa seule autorité et dans le cadre de l'enquête judiciaire que des policiers enquêteurs ont été dépêchés au CSU de Nice le 15 juillet", indique le communiqué.

Des propos confirmés par l’intéressé en cours de journée. Interrogé par l’AFP, le procureur a affirmé que "sous sa seule autorité et pour les besoins de l’enquête en cours", deux brigadiers chefs ont été envoyés à Nice.

Le chef de la police nationale confirme, avec quelques nuances

Peu après 17h30, le directeur général de la police nationale, Jean-Marc Falcone, a tenu un point presse, retransmis en direct sur BFMTV. Le policier a décrit la venue de ces personnes au CSU comme une "procédure classique, systématique, qui ne fait l’objet d’aucune intervention du cabinet du ministre et encore moins du ministre".

"Mme Bertin, dans le cadre de procédures formelles de la police municipale, a rédigé un rapport, transmis en copie à l’état-major de la sécurité publique et adressé au maire de Nice, dans un format PDF et un format modifiable, pour permettre un copier-coller pour faciliter la note d’information de l’état-major", a aussi précisé Jean-Marc Falcone, mettant donc à mal les suspicions de Sandra Bertin, qui s’étonnait qu’on lui ait réclamé un rapport dans une version modifiable.

"Ces documents n’ont en aucun cas vocation à être versés dans la procédure judiciaire qui est séparée et qui elle seule établira la vérité", a-t-il conclu. Ce qui, dans le détail, semble contredire les déclarations de François Molins, qui indiquait avoir dépêché deux personnes "pour les besoins de l’enquête".

Polémique sur fond de bataille droite-gauche

Dès le lendemain de l’attentat, le débat sur le dispositif de sécurité a pris sur fond de bataille entre la droite de Christian Estrosi et la gauche du gouvernement, et cela ne semble pas près de s’arrêter. L’ancien maire de Nice a rejeté ce dimanche les accusations du ministre de l’Intérieur, qui lui reproche d’instrumentaliser les propos de la policière municipale dans sa bataille contre le gouvernement.

Le Front national a aussi sauté sur l’occasion pour parler de "témoignage accablant" confirmant les craintes "d’une tentative de dissimulation de la vérité" par les autorités. "La demande de suppression des images de vidéo-surveillance le soir de l'attentat apparaît plus scandaleuse que jamais", s’est empressée de déclarer Marine Le Pen dans un communiqué.
Charlie Vandekerkhove