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Silence de l'Eglise face à la pédophilie: le cardinal Barbarin jugé à Lyon

Le cardinal Barbarin et cinq autres personnes sont jugés à partir de ce lundi par le tribunal correctionnel de Lyon pour "non-dénonciation de délit", plus précisément des abus sexuels commis par un prêtre entre les années 70 et 90. Beaucoup y voient le premier gros procès de la pédophilie dans l'Eglise catholique française.

C'est un procès sans enquête mais pas sans preuve, assurent les plaignants. "Nous sommes allés faire des consultations juridiques auprès de pontes du droit qui nous ont développé des réflexions qui nous ont permis d’alimenter celles de nos avocats. Et forts de cette réflexion, nous avons décidé de faire ce recours juridique." Ce travail, François Devaux avec l'association La parole libérée, le mène depuis trois ans pour faire reconnaître les abus sexuels dans l'église catholique. Mais aussi le silence de la hiérarchie.

C'est tout l'enjeu de ce procès qui s'ouvre ce lundi au tribunal correctionnel de Lyon. Jusqu'à mercredi comparaissent sur citation directe devant le tribunal correctionnel de Lyon six membres de la hiérarchie catholique, dont le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon depuis 2002, l'archevêque d'Auch et l'évêque de Nevers. Ils sont poursuivis pour "non-dénonciation de délit" et "non-assistance à personne en péril". Deux chefs de prévention qui concernent les agissements du père Preynat, un prêtre lyonnais à la tête de la paroisse de Sainte-Foy-lès-Lyon et qui encadrait des groupes des scouts. Lors de sa carrière ecclésiastique longue de 40 ans, l'homme d'Eglise aurait abusé, agressé et violé des enfants. Mis en examen en janvier 2016 pour ces faits, il en a reconnu plusieurs, dont des viols sur trois victimes.

"Inconscience dingue"

Dans l'attente du procès de leur agresseur, les victimes veulent obtenir des réponses de ceux qui auraient protégé le père Preynat. C'est dans ce sens que dix plaignants, dix hommes âgés aujourd'hui entre 38 et 53 ans, tous victimes présumées du prêtre lyonnais, ont lancé une procédure de citation directe pour faire comparaître six membres du diocèse. Une procédure permettant à des victimes de saisir la justice sans passer par une enquête du parquet ou une instruction par un juge.

"Pour moi, l’important dans cette affaire, c'est qu’on a couvert aussi longtemps, qu'on l’ait (le père Preynat, NDLR) protégé, qu’on l’ait nommé doyen en connaissance de cause. J’ai trouvé ça d’une inconscience dingue", s'insurge François Devaux. 

Cet homme de 39 ans est l'une des victimes du père Preynat. "Il y a eu un jour où on s’est isolés dans une salle en-dessous de l’église et ce jour-là, il y a eu des étreintes, comme il y en a eu plusieurs fois, et il m’a embrassé sur la bouche", raconte-t-il. Âgé de "10-11 ans", il va en parler "par hasard" à son frère qui dénoncera le prêtre à leurs parents. "Il est difficile dans la tête d’un enfant de comprendre que l’homme qu’on adulait il y a 5 minutes devient le pire prédateur", poursuit François Devaux alors que son père et sa mère signalent les faits au diocèse. A cette époque, le cardinal Decourtray leur assure que le père Preynat ne sera plus en contact d'enfants.

Un non-lieu prononcé en faveur du cardinal Barbarin

En 2014, la famille Devaux est contactée par des enquêteurs: une autre victime a dénoncé des faits. François Devaux, père de famille et chef d'entreprise, peut porter plainte juste avant que les faits soient prescrits, soit 20 ans après l'âge de la majorité.

"J’ai eu une réaction assez surprise", témoigne-t-il. "Je ne comprenais pas que quelqu’un se réveillait 25 ans plus tard, ayant laissé seul mes parents dans ce combat. (...) Et là je tombe sur 5-6 articles de presse et je vois le père Preynat en contact d’enfants. Il a tourné dans le secteur, il a fait des catéchèses, distribué des images de vierges aux enfants, je me dis 'ce n'est pas possible'. J’étais stupéfait d’autant d’inconscience."

Depuis le début des années 90, et jusqu'en octobre 2015, Bernard Preynat reste intégré à l'église catholique dans des paroisses de la région lyonnaise. Les différents cardinaux qui se sont succédé depuis les années 70 étaient-ils au courant des agissements du prêtre lyonnais? En février 2016, des victimes ont porté plainte contre le cardinal Barbarin pour "non-dénonciation de délit" mais l'enquête préliminaire ouverte par le parquet de Lyon a conduit à un non-lieu. La justice a estimé que l'archevêque n'a pas eu "la volonté", "du moins la conscience d’entraver l’action de la justice en ne permettant pas la saisine de celle-ci".

La version du cardinal a varié

Du côté des plaignants, qui mènent ce combat depuis 2015 en portant plainte contre Bernard Preynat, le doute persiste sur la date à laquelle Monseigneur Barbarin a été informé de ces faits. S'est-il préoccupé de cette affaire quand, comme il l'a avancé dans un premier temps, il a reçu une victime de Bernard Preynat pour la première fois en 2014? Sur les conseils du Vatican, il avait alors suspendu le prêtre en 2015.

En février 2016, dans un entretien au quotidien la Croix, le cardinal laisse toutefois entendre qu'il a été mis au courant des agissements du père Preynat "en 2007" mais ce dernier lui avait alors assuré que depuis 1991 il n'avait pas récidivé. Auditionné par les enquêteurs, l'archevêque de Lyon a d'ailleurs indiqué n'avoir "jamais" couvert des faits de pédophilie, expliquant par ailleurs avoir nommé l'homme curé en 2011 "en l’absence de nouvelles plaintes".

"Le fait est que le cardinal savait", tranche François Devaux. "A minima, il savait en 2007, probablement avant."

Avant le procès, le cardinal Barbarin n'a pas souhaité s'exprimer. "On ne répare pas une injustice par une autre injustice", fait par ailleurs savoir son avocat, Jean-Félix Luciani. "Ce procès permettra d’éclairer autrement le rôle du cardinal Barbarin dans cette affaire."

La loi modifiée

L'affaire Preynat est à l'origine de toutes les révélations de pédophilie dans l'église catholique, impliquant d'autres prêtres. A la suite de ces témoignages de victimes, de nombreuses se regroupant autour de l'association La parole libérée, un prêtre, le père Vignon, avait d'ailleurs lancé à l'été 2018 une pétition pour demander au cardinal Barbarin de quitter ses fonctions. Une manière, selon cette pétition, pour l'archevêque de Lyon de tirer les conséquences de la lettre du Pape François adressée à l’ensemble des catholiques après la découverte d’un énorme scandale de pédophilie aux Etats-Unis, dont les auteurs ont été couverts pendant des années par l’Eglise locale.

Parallèlement à cette affaire, le 3 août dernier, les parlementaires ont modifié l'article 434-3 du Code pénal qui jusqu'alors, prévoyait de sanctionner "quiconque ayant eu connaissance" d'abus sans en informer la justice. Le participe passé a été supprimé et le délit s'inscrit désormais dans la durée: "quiconque ayant connaissance" de ces faits doit les signaler "tant qu'ils n'ont pas cessé". La non-dénonciation est maintenant clairement définie comme un délit "continu" et non instantané: tant qu'une personne manque à son obligation de dénoncer, on peut le lui reprocher. La défense du cardinal estime que le nouveau texte "ne change rien" au cas du cardinal Barbarin car les agressions incriminées ont cessé en 1991.

Le délit de "non-dénonciation" d'agressions sexuelles sur mineur de 15 ans est puni de 5 ans d'emprisonnement et 45.000 euros d'amende. En décembre dernier, l'ancien évêque d'Orléans, André Fort, a été condamné à huit mois de prison avec sursis pour ne pas avoir alerté la justice des agissements d'un prêtre de la Loire qui s'est livré à des attouchements sexuels sur des jeunes garçons. Lui a écopé de 18 mois de prison, dont 6 fermes.

Justine Chevalier avec Thomas Couderc