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"Police, au cœur du chaos": le maintien de l'ordre en question

Police, au coeur du chaos

Police, au coeur du chaos - BFMTV

Dans un long-format intitulé Police: au coeur du chaos, BFMTV revient sur la question de la doctrine de maintien de l'ordre en France posée par les scènes de violences lors des manifestations des "gilets jaunes". Jusqu'alors citée comme exemple, la police a-t-elle été dépassée par ce mouvement social inédit? Dépassée au point de franchir certaines limites?

Chaque samedi depuis le 17 novembre, c'est le duel que les autorités, mais surtout les principaux intéressés, redoutent: celui des manifestants violents avec les policiers. 24 novembre, 1er décembre, 8 décembre... ou plus récemment 16 mars, autant de dates qui résonnent dans la tête des forces de l'ordre comme celles qui ont été marquées par des violences. Jamais les forces de l'ordre n'avaient été autant mises à l'épreuve. 

Dans un long-format exceptionnel, les équipes de BFMTV reviennent, avec de nombreux documents et témoignages inédits, sur ces journées de violences à Paris, au Puy-en-Velay, Narbonne et à Bordeaux, qui ont fait trembler la République. Des journées qui ont également poussé le gouvernement à revoir la doctrine de maintien de l'ordre, prise jusqu'alors pour exemple à l'étranger. Au cours de ces manifestations, 2.300 manifestants et 1.500 policiers ont été blessés. Preuve de la violence de ces affrontements, au risque parfois pour les forces de l'ordre de franchir certaines limites?

"Tuez-les"

C'est l'une des scènes qui symbolise ces affrontements. Le 1er décembre peut en effet être considéré comme la date où le mouvement a basculé. Ce jour-là, à Paris, la préfecture de police décide de sacraliser les Champs-Elysées. Des points de filtrage sont mis en place à tous les accès de la célèbre avenue. Des contrôles auxquels refusent de se soumettre certains manifestants. Dans une ambiance tendue, la situation va basculer en scène de chaos. Tandis que 1.700 policiers et gendarmes sont mobilisés le long de l'avenue, seulement deux unités assurent la sécurité de l'Arc de Triomphe.

"On aperçoit une compagnie sous l'Arc de Triomphe, se souvient Sébastien, un CRS. On voit nos collègues acculés, c'est difficile pour eux, on nous annonce sur les réseaux des collègues en difficulté."

La violence est libérée: les individus violents vont au contact des policiers, hurlent "Tuez-les, tuez-les". Les pavés volent dans les airs, un policier tombe au sol. Dans cet enchaînement, des manifestants vont venir au secours du fonctionnaire. "Je vois qu'il prend des coups de pied, se rappelle Miguel. Quand je vois son casque par terre, qu'il prend 2-3 coups, je n'ai pas hésité." A 550 kilomètres de là, au Puy-en-Velay, ce sont les gendarmes qui protègent la préfecture qui seront la cible de projectiles et des menaces. "Vous allez brûler", leur lancent les manifestants jetant du liquide inflammable et des bâtons en feu.

"A un moment de l'après-midi, le seul mot d'ordre c'était 'tenir'", témoigne Marc, un gendarme.

La scène méconnue de Narbonne

Tenir, c'est ce qu'a tenté de faire le peloton autoroutier de gendarmerie basé à Narbonne. C'est un épisode méconnu que vous raconte BFMTV. Il est 22h30, quand après avoir incendié la barrière de péage, des manifestants tentent de s'en prendre aux locaux des gendarmes. "On est rentrés à l'intérieur de nos bureaux et on a commencé en affectant des missions à chaque personnel pour s'occuper de l'armement, sauvegarder les munitions, nos pistolets automatiques", détaille le lieutenant Soual. La priorité est bien d'éviter que les armes tombent entre les mains des manifestants.

A 23 heures, la situation devient intenable et les hommes, encerclés par les manifestants, sont obligés de battre en retraite. En 30 minutes, les gendarmes ont chargé dans l'ensemble des véhicules à disposition le plus de matériel possible avant de prendre la fuite par une sortie à l'arrière du complexe. Le site est livré aux casseurs. Quelques minutes plus tard, les manifestants s'exhibent avec des uniformes de gendarmerie. Derrière eux, les locaux ont été incendiés. Les gendarmes ne pourront intervenir qu'à 4h30 du matin. Comme pour d'autres cas de violences, l'enquête qui a suivi ces faits a permis l'interpellation de 21 personnes. 19 ont été mises en examen et 12 sont actuellement en détention provisoire.

Une stratégie inadaptée

Semaine après semaine, et malgré un changement de doctrine dès le 8 décembre avec plus de réactivité et de mobilité, les violences se sont poursuivies. Les pouvoirs publics ont-ils sous-estimé les menaces qui pesaient sur ce mouvement social tandis que des CRS ont reconnu s'être retrouvés en manque de munitions en pleine journée? "La multiplicité des actions, des casses, des feux à plusieurs endroits, non coordonnées, c'est inconnu de mémoire de policiers", assume le commissaire Alexis Marsan, adjoint au chef d'état-major à la direction de l'ordre public et de la circulation (DOPC) à la préfecture de police de Paris

Pour les hommes sur le terrain, c'est la stratégie qui n'est pas adaptée, en tout cas ce 1er décembre. "On court tout le temps après les casseurs, ils étaient plus mobiles que nous", souffle un policier, qui regrette un certain flottement dans les ordres. "En fixant énormément de forces autour des lieux de pouvoir, des Champs-Elysées, on avait beaucoup moins de possibilité de manoeuvrer pour les exactions", reconnaît également le colonel Di Meo, qui commande les escadrons de gendarmerie ce jour-là.

Peu de mobilité, des ordres pas assez précis ou pas adaptés à la situation, autant d'éléments à l'origine du saccage de l'Arc de Triomphe, symbole de ces violences? "Nous avons eu une connaissance tardive de l'intrusion des casseurs, rappelle le commissaire Marsan. La temporalité de l'intrusion va nous être livrée très tardivement." Pendant plusieurs heures, le bâtiment est pillé, détruit, les oeuvres d'art endommagées. Les manifestants atteindront jusqu'au toit du monument. De nombreuses personnes sont rassemblées sous le monument, les forces de l'ordre sont, elles, dispersées pour sécuriser les 12 axes de la place de l'Etoile.

"Je n'avais pas l'impression de gêner leur entreprise", se souvient Jean-René Santini, photographe et l’un des premiers à pénétrer dans l’Arc de Triomphe au moment du saccage. Devant son objectif, les casseurs sourient.

La polémique sur les violences policières

Depuis cinq mois, en parallèle de la gestion des manifestations, une seconde polémique est venue toucher les forces de l'ordre: celles des violences policières. "Il y a de la violence policière, et là on est sur des violences policières", assume le colonel Di Meo. Le gendarme commente alors des images filmées dans un restaurant Burger King, à quelques pas de l'Arc de Triomphe. Ce 1er décembre, après une journée de violences, l'air est saturé de gaz lacrymogènes lancés par les forces de l'ordre. Des manifestants vont se réfugier dans l'établissement, "des gilets jaunes moyens, blancs, de province". Les policiers sont appelés par un employé. Les informations qu'ils ont à leur disposition parlent de casseurs qui ont fracturé la porte. 

"Le premier CRS qui avançait avait une matraque en l'air, il était déterminé, il avait l'air de nous en vouloir, raconte Manon, une manifestante. Sans sommation, il nous a frappés."

Un gilet jaune reçoit 13 coups d'un policier, 4 d'un autre. Manon, elle aussi, a été frappée. L'IGPN, la police des polices, a été saisie dans cette affaire. Au coeur de leur enquête, les ordres du commandant des CRS. "Evacuez-moi ça, allez-y les gars!", lance-t-il à ses hommes, selon plusieurs policiers présents ce jour-là. En substance, il aurait dit aux CRS de se faire plaisir. "Triquez-moi tout ça!", invective-t-il également, à des hommes présents autour de l'Arc de Triomphe depuis 11 heures ce 1er décembre. Contacté par BFMTV, le commandant n'a pas souhaité réagir, rappelant qu'une enquête a été ouverte par l'IGPN.

Nouvelle doctrine

174 enquêtes de l'IGPN ont été ouvertes depuis le début du mouvement des gilets jaunes. 70 sont possiblement liées à une blessure au LBD, lanceur de balles de défense. C'est le cas d'Olivier, 47 ans. La vie de ce père de trois enfants a basculé quand il a été grièvement blessé lors d’une manifestation à Bordeaux. Touché par un tir de LBD à la tête, il a été placé en coma artificiel pendant 4 jours et est resté plus d’un mois à l’hôpital, le temps de réapprendre à marcher et à parler.

"Ils n'ont pas tiré pour se défendre, ils ont tiré pour faire mal", estime-t-il, racontant avoir été visé par un tir alors qu'il fuyait la place de la Comédie.

Depuis le début du mouvement, le gouvernement met en avant "le sang-froid, le courage et la détermination" des policiers, comme l'a indiqué Laurent Nuñez, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Intérieur. Le 1er décembre, "on aurait été dépassés si on s'était battus pendant trois jours, estime le commissaire Marsan, de la DOPC. Il n'y a eu aucune casse sur les Champs-Elysées, le ministre nous l'avait demandé." Balayant les remarques contre les LBD ou les grenades lacrymogènes GLI, l'exécutif met en avant la réponse sécuritaire à apporter à cette crise.

Les interpellations préventives sont renforcées. Au milieu du mois de mars, on comptait 9.800 arrestations depuis le début du mouvement. Lors du dernier week-end de mobilisation, il y a eu plus de 8.000 contrôles préventifs dans la capitale. D'ici l'été, une nouvelle doctrine de maintien de l'ordre sera appliquée.

Natacha Rios, Benoit Sarrade, Baptiste Besson, Julie Papet et Alexandre Funel