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Gilets jaunes: le difficile décompte des blessés pendant les manifestations

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, la violence dans les manifestations fait de nombreux blessés des deux côtés. Selon le ministère de l'Intérieur, il y a eu 1.000 blessés côté forces de l'ordre et un peu plus de 1.700 parmi les manifestants. Ce chiffre pourrait être bien supérieur, selon d'autres observateurs.

Avec le chiffre de la participation, celui du nombre des blessés pendant les manifestations est la grande inconnue du mouvement des gilets jaunes. Depuis le début des rassemblements le 17 novembre dernier, de nombreux manifestants ont été blessés lors des opérations de maintien de l'ordre menées par les forces de l'ordre. Les blessures les plus graves sont attribuées aux armes dites intermédiaires, les grenades lacrymogènes instantanées et les lanceurs de balles de défense, les LBD 40. Difficile toutefois d'établir un bilan concret.

Selon le ministère de l'Intérieur, depuis le 17 novembre, il y a eu plus d'un millier de blessés du côté des forces de l'ordre, et un peu plus de 1.700 dans les rangs des manifestants. Combien de cas graves? Combien causées par ces armes intermédiaires? Impossible de le savoir. Une source policière indiquait ce mercredi à BFMTV que deux personnes, au moins, avaient eu une main arrachée et que quatre autres avaient perdu l'usage d'un oeil, confirmant un chiffre avancé par RTL. Toutefois, une autre source policière estime que ce bilan est sous-estimé et parle d'une quinzaine de blessures très graves, parmi lesquelles une majorité d'infirmités permanentes.

"Musée des horreurs"

Selon un recensement non-exhaustif, nous avons comptabilisé au moins 13 personnes qui ont perdu l'usage d'un oeil lors des manifestations, et au moins trois autres qui ont eu une main arrachée. Ce bilan ne prend pas en compte le cas d'un homme à Bordeaux blessé à la tête samedi dernier et plongé depuis dans le coma artificiel, ou encore ce lycéen de 15 ans à Strasbourg, atteint par un tir de lanceur de balles de défense. Il souffre d'une fracture de la mâchoire et pourrait être immobilisé pendant six mois. D'autres nombreuses images circulent, montrant des manifestants avec des trous dans la joue ou de larges cicatrices au crâne. 

David Dufresne, écrivain et documentaliste, recense, depuis le 17 novembre, les violences policières commises sur des gilets jaunes et fait des signalements auprès du ministère de l'Intérieur sur sa page Twitter. A l'origine de 300 signalements, il parle aujourd'hui d'un véritable "musée des horreurs". "Parmi ces cas, il y a une centaine de cas très graves, il y a des gens mutilés, il y a des gens qui ont perdu l’usage de leur œil, par exemple. Ils sont un peu moins de 20. Il y a des gens qui ont perdu leur main, ils sont quatre. Il y a des gens qui sont traumatisés à vie, des gens qui ne pourront plus manger sur la partie gauche ou droite car ils ont été atteints à la mâchoire", dénonce-t-il.

"On a entre 80 et 100 personnes visées à la tête, poursuit David Dufresne. Quand on arrive à des chiffres comme ça, on ne peut pas plaider le hasard, on peut pas plaider l’imprécision ou la fatigue, c’est qu’il y a autre chose. (...) Le maintien de l’ordre, c’est d’absorber les chocs, les coups. Quand le ministère de l'Intérieur décide d’envoyer 80.000 policiers, il envoie 2/3 des policiers qui ne sont pas formés pour le maintien de l'ordre."

Changement de doctrine

Après le 1er décembre, et les violences de l'Arc de Triomphe, les mots du gouvernement ont changé et la stratégie des forces de l'ordre avec. Finie la doctrine traditionnelle de mise à distance des manifestants, la rapidité et la mobilité deviennent les éléments de langage des forces de l'ordre. En plus des CRS et gendarmes mobiles spécialisés dans les opérations de maintien de l'ordre, des policiers, spécialisés dans les interpellations, comme les effectifs des BAC notamment, sont employés sur le terrain.

C'est le cas notamment des DAR, les détachements d'action rapide, déployés à Paris pour assurer la sécurité de la capitale ces derniers week-ends de mobilisation. Ils sont composés de 20 à 25 fonctionnaires ultra mobiles, issus de la BRI ou de la BAC, avec pour mission principale d'intervenir et d'interpeller. Le nombre de blessés ne serait alors pas lié à une mauvaise utilisation des LBD, par exemple, mais au contexte dans lequel ils sont utilisés.

"Les policiers dans les BAC sont formés et savent utiliser les lanceurs de balles de défense, décrypte Guillaume Farde, enseignant à Sciences Po. Mais on demande à ces fonctionnaires, professionnels de l'interpellation, de faire de la sécurité publique dans un contexte de maintien de l'ordre avec une foule d'individus. Si, politiquement, vous prenez le risque d'aller au contact, statistiquement, vous acceptez qu'il y ait plus de blessés."

Rappel des règles d'usage du LBD

Face aux critiques adressées depuis plusieurs semaines contre les armes intermédiaires, qui ne tuent pas mais blessent grièvement, le directeur général de la police nationale a rappelé ce mardi leurs conditions d'emploi. "Le tireur ne doit viser exclusivement que le torse ainsi que les membres supérieurs ou inférieurs", écrit Eric Morvan dans un télégramme, ajoutant que "les principes de nécessité et de proportionnalité" doivent être respectés lors de l'utilisation du lanceur de balles de défense. Par ailleurs, le ministre de l'Intérieur a pris la défense des forces de l'ordre.

"Il n’y a pas de liberté sans ordre public, a affirmé Christophe Castaner. Je ne connais aucun policier, aucun gendarme, aucun pompier, aucun journaliste qui ait attaqué volontairement des manifestants quels qu’ils soient."

En janvier 2018, le défenseur des Droits, Jacques Toubon, avait recommandé l'interdiction des lanceurs de balles de défense. Une position partagée par 200 personnalités qui avaient signé une tribune pour demander le retrait de ces armes. Aujourd'hui, les services du défenseur des Droits sont saisis de 25 cas de violences policières présumées dans le cadre de la mobilisation des gilets jaunes et des lycéens. Sur ces 25 cas, 12 concernent des blessures liées au LBD. L'Inspection générale de la police nationale est, elle, saisie à ce stade d'au moins 60 enquêtes portant sur des violences policières présumées illégitimes.

Justine Chevalier et Alexandra Gonzalez