BFMTV

De Snapchat à Instagram, la prostitution en un clic

Un homme surfe sur un site de rencontres, le 10 février 2014 à Washington. (Photo d'illustration)

Un homme surfe sur un site de rencontres, le 10 février 2014 à Washington. (Photo d'illustration) - Eva Hambach - AFP

Selon un rapport de la Fondation Scelles publié au mois de juin, "les deux tiers des activités de la prostitution passent par les nouvelles technologies". Si les réseaux sociaux présentent des avantages pour certains travailleurs du sexe, ils sont également un nouveau vivier de recrutement pour les proxénètes.

#Escort, #Hot... Sur les réseaux sociaux, les photos suggestives et annonces explicites apparaissent quand les bons mots clés sont tapés dans la barre de recherche. "Les deux tiers des activités de la prostitution passent par les nouvelles technologies", constate la Fondation Scelles, qui analyse le "système prostitutionnel" dans un rapport publié au mois de juin dernier.

IMG_6220 flou.jpg
IMG_6220 flou.jpg © -

Sous le hashtag "escort", les services de jeunes filles de tous horizons s’affichent sur Instagram. Certaines mentionnent par des emojis que ces annonces sont réservées au plus de 18 ans, d'autres inscrivent directement leur numéro de téléphone pour obtenir le règlement de leurs offres par virement.

IMG_6218 flou.jpg
IMG_6218 flou.jpg © -
"Depuis que les jeunes consomment en masse les réseaux sociaux, la prostitution a explosé sur ces plateformes", constate auprès de BFMTV.com Laurine Herivan de l’association Equipe d’action contre le proxénétisme (EACP). Pourtant, ce phénomène n’est pas nouveau.

Jimmy Paradis, représentant du Syndicat du travail sexuel (Strass) en Occitanie qui lutte pour les droits des travailleurs du sexe, se prostituait quand il avait 14 ans:

"A l’époque, on n’utilisait pas les réseaux sociaux mais le Minitel." À chaque apparition d'un nouveau moyen de communication, la prostitution a su s'y implanter. "Au Strass, une majorité des travailleurs du sexe passe par Internet avec les sites de rencontres et Instagram, Snapchat, Facebook. J'en ai même vu sur Linkedin, avec un CV à la clé", illustre Jimmy Paradis.

Des jeunes filles peuvent "ne pas avoir conscience qu'il s'agit de prostitution" 

L'entrée dans la prostitution via les réseaux sociaux est généralement un processus long qui commence par l’envoi de photos ou de vidéos de charme puis d'images dénudées. Un échange notamment impulsé par "l’affaire Zahia", note la membre d’EACP. "Les filles de 10 à 15 ans ont voulu faire comme elle, éblouies par l’écho médiatique autour de cette ancienne prostituée."

Elle poursuit: "Tout se passe de manière très cachée. Après la phase des photos, elles peuvent tomber dans la prostitution soit par contrainte, car leur interlocuteur les fait chanter avec les images de nus envoyées. Soit volontairement, mais sans avoir conscience qu’il s’agit bien de prostitution." 

Ne pas passer par la rue donne en effet l’illusion d’une démarche "moins officielle. Elles pensent que si elles ne racolent pas sur la voie publique, c’est moins grave", souligne Laurine Herivan. Pour Jimmy Paradis, cette dématérialisation de la prostitution est en partie due à la loi de 2016 sur la pénalisation des clients, validée par le Conseil constitutionnel en février 2019.

"En exerçant via Internet, les travailleurs du sexe ne sont plus embêtés par les forces de l’ordre pour racolage sur la voie publique. Et les clients deviennent, eux, invisibles, en répondant à des offres éphémères sur Snapchat par exemple où l'on trouve facilement des propositions de passes à 100 euros de l’heure. Et 24 heures plus tard, la story a disparu".

Certains travailleurs du sexe peuvent avoir une impression de sécurité derrière leur écran, comme si la barrière numérique leur offrait la liberté de choisir le bon client. Pourtant "c’est toujours une erreur de croire qu’il peut y avoir de la sécurité en matière de prostitution", prévient Sandrine Goldschmidt, représentante de l’association abolitionniste (contre la prostitution) Le mouvement du nid.

"En passant par les réseaux sociaux, les travailleurs du sexe reçoivent bien souvent leurs clients chez eux. Or on ne sait jamais comment ils peuvent réagir entre ces murs. C’est pour ça que maintenant les prostituées font de plus en plus appel à des 'vigiles'. Mais ça s’assimile à du proxénétisme", déplore également le représentant du Strass dont les avis divergent pourtant souvent de ceux du Nid.

Nouveau mode de recrutement pour les proxénètes

Sandrine Goldschmidt alerte particulièrement sur l’activité des proxénètes qui trouvent sur les réseaux sociaux "un véritable vivier". Par expérience, elle remarque qu’il leur est plus facile de repérer les jeunes filles "vulnérables" grâce à leurs profils Instagram, Facebook ou encore Snapchat.

"Quand ils ont trouvé leur proie, ils engagent la conversation, instaurent une relation de confiance pour arriver à leurs fins."

Mais outre les proxénètes "professionnels" qui savent repérer et constituer leur réseaux, la représentante du Mouvement du nid dénonce aussi la pratique des "lover boys": des garçons qui monnaient leur copine via Internet.

Aveuglées par leurs sentiments, les jeunes filles acceptent d’avoir des rapports tarifés avec d’autres adolescents, sur les ordres de leur compagnon.

"Les modes de proxénétisme évoluent et s’adaptent constamment", commente Laurine Herivan qui évoque le démantèlement, au mois de mai, d’un réseau de prostitution géré par des jeunes hommes âgés de 18 à 23 ans. Ils "dirigeaient leurs 'employées', recrutées par Internet, comme des chef d’entreprise. Sur les réseaux sociaux, ils géraient leurs photos, leurs conversations et fixaient les rendez-vous".

Passer par un réseau électronique, une circonstance aggravante

Pour démanteler de tels réseaux, les investigations sont "longues", "compliquées" et demandent "énormément de moyens" tels que des filatures et l’exploitation de vidéosurveillance, explique au Parisien Raphaëlle Wach, substitut du procureur de Créteil.

En 2016 comme en 2017, 43 individus ont été condamnés pour des faits de proxénétisme aggravé, majoritairement à Paris, Versailles et Lyon, déclare la Chancellerie à BFMTV.com. Passer par un "réseau de communication électronique" est devenu une circonstance aggravante au proxénétisme faisant grimper la peine de 7 à 10 ans d’emprisonnement. 

Face à ce phénomène qui prend de l’ampleur, les témoins ont aussi la possibilité d'alerter les autorités via la plateforme Pharos. Ils transmettent des signalements de contenus ou de comportements illicites auxquels ils sont confrontés. Mais pour l'avocat Philippe Meilhac, un écueil subsiste:

"La plateforme propose de cocher entre des faits de pédophilie et pédopornographie, d’incitation à la haine raciale, de terrorisme et apologie du terrorisme, d’escroquerie… Mais aucune case n’est prévue pour le proxénétisme ou la traite d’être humain", empêchant ainsi le signalement de tels faits.

Responsabiliser les hébergeurs

De leur côté, les réseaux sociaux comme Instagram tentent d’endiguer la propagation des contenus illicites.

"La prostitution, les services d’escorte, la pornographie et pédopornographie vont à l’encontre de nos politiques, tout contenu s’y apparentant sera supprimé. Quand cela nous semble nécessaire, nous en référons aux autorités", nous explique-t-on en interne.

Le problème de la responsabilité des hébergeurs subsiste néanmoins pour Philippe Meilhac. Ces derniers devraient "être soumis à une obligation de surveillance pour mieux encadrer les contenus", estime-t-il.

Loin de ces considérations, Jimmy Paradis a une position bien plus tranchée. Selon lui, seule la légalisation de la prostitution pourrait garantir les droits des travailleurs du sexe et éviter que "des adolescents se retrouvent à se prostituer sur Instagram. Sans loi, on banalise la prostitution et ses dérives".

quand les réseaux sociaux dopent la délinquance

De Facebook à Grindr, les réseaux sociaux sont devenus le terrain de jeu d’une nouvelle délinquance qui n’a, elle, rien de virtuelle. Dérive marginale ou phénomène répandu? BFMTV.com présente en cinq épisodes différents visages de cette criminalité numérique. Voici le quatrième volet.

1 - 2 - 3 - 5

Ambre Lepoivre et Esther Paolini