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Avec l'happy slapping, la violence scolaire s'immortalise sur les réseaux sociaux 

Des enfants chahutent dans la cour de récréation d'une école d'Honfleur (Calvados), en avril 2009 (PHOTO D'ILLUSTRATION).

Des enfants chahutent dans la cour de récréation d'une école d'Honfleur (Calvados), en avril 2009 (PHOTO D'ILLUSTRATION). - MYCHELE DANIAU / AFP

À 11 ans, Romain a été violemment agressé, son lynchage filmé et diffusé sur Facebook. Un traumatisme qui l'a poursuivi tout au long de sa scolarité. Comme lui, de nombreux jeunes ont subi cette humiliation, rendue plus fréquente avec les nouveaux réseaux sociaux.

Un jour d’automne 2012, Angèle Martin entend son fils de 11 ans parler d’une "bagarre" qui a éclaté au collège. Une échauffourée somme toute banale entre adolescents. Mais quelques semaines plus tard, un coup de fil la prévient que l’altercation était en réalité une violente agression. Romain a été lynché, mis à terre puis "tabassé" par une dizaine d’enfants. La scène a été filmée et diffusée sur Facebook.

Elle découvre que son fils a été victime d’happy slapping. Littéralement "joyeuses baffes" en français, ce terme désigne le fait d’enregistrer et de diffuser sur les réseaux sociaux la vidéo d’une agression. Interdite en France depuis 2007, cette pratique est la première infraction spécifiquement liée au numérique à être entrée dans le Code pénal. Douze ans plus tard, ce phénomène est loin d’avoir disparu. Avec la multiplication des réseaux sociaux, il continue de faire de nouvelles victimes, comme à Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne) en mai dernier, lorsque deux filles de 16 et 17 ans ont frappé une adolescente au sol puis diffusé la vidéo sur Snapchat.

Théâtraliser l’agression

Professeur d’histoire-géographie dans l’établissement breton où était inscrit son fils, Angèle Martin raconte à BFMTV.com qu’à la suite de cet appel, ce dernier "s’est décomposé". Ce qu’il tentait de cacher depuis plusieurs semaines ressort, et commence alors "une descente aux enfers" de 18 mois. Elle se souvient "des cauchemars à répétition", de Romain "seul dans la cour de récréation, prostré sur un banc", "des notes qui dégringolent", et puis le "couteau qu’il se plante dans le ventre au cours d’un dîner." 

La vidéo de son agression a fait le tour des portables de ses camarades. Une façon, pour les agresseurs de "théâtraliser le harcèlement et l’agression", nous explique Emmanuelle Piquet, psychopraticienne et fondatrice de centres de consultations dédiés aux souffrances scolaires Chagrin scolaire, qui ajoute que les Smartphones offrent un nouveau "public numérique" aux auteurs.

Apparu à l’époque de Skyblog et MSN, l’happy slapping a trouvé dans les réseaux sociaux tels que YouTube ou Periscope une viralité inédite, parfois accentuée par une diffusion en direct. Les agresseurs sont galvanisés par les commentaires des spectateurs qui sont, eux, tenus en haleine avant l’attaque.

Double peine

Pour les victimes, c’est la double peine. Après avoir vécu une agression "extrêmement traumatisante", elles sont condamnées à revivre l’humiliation:

"La circulation des images les oblige à revoir ce moment où elles se font agresser. Cela réactualise la douleur et complique le travail de résilience", indique à BFMTV.com Justine Atlan, directrice générale de l’association e-Enfance

Et les motifs de l’agression sont parfois un mystère. Romain n’était à l’époque "ni trop grand ni trop petit, ne souffrait d’aucun handicap." A-t-il été agressé parce qu’il jouait trop souvent au foot? Parce qu’il avait de bonnes notes? Sa mère continue de se poser les mêmes questions. Dans sa quête de réponses, elle regrette de ne pas avoir été aidée par sa direction ou les autorités. Le chef d’établissement n’a pas voulu en entendre parler, pas plus que les parents des élèves impliqués, qui ont nié les faits. Même pour la police, il ne s’agissait que d’une "affaire pas grave", assure Angèle Martin.

"On ne sait pas à qui s’adresser. On pousse des portes mais ce ne sont pas les bonnes. Personne n’a rien vu et ne veut rien savoir", se souvient-elle.

8,2 millions de vidéos supprimées

La question des contenus haineux sur Internet n’était alors pas autant prise en compte qu’à l’heure actuelle. Les plateformes et réseaux sociaux ont désormais l’obligation de supprimer les contenus inappropriés qu’on leur a signalés. La proposition de loi Avia entend même obliger les "opérateurs de plateforme en ligne (...) à retirer ou à rendre inaccessible, dans un délai de 24 heures" tout contenu haineux en ligne.

Parmi eux, YouTube indique à BFMTV.com qu’elle examine déjà "24 heures sur 24 et 7 jours sur 7” les contenus signalés par ses membres et qu’elle peut "démonétiser la vidéo", "la supprimer" ou “supprimer la chaîne du créateur en cas d'enfreintes répétées aux conditions d'utilisation."

Depuis le 1er janvier, la plateforme a déjà supprimé 8,2 millions de vidéos. Les internautes peuvent aussi signaler une vidéo sur la plateforme Pharos et l’association e-Enfance dispose d’un numéro vert de signalement (0.800.200.000) permettant de dénoncer plus rapidement les vidéos aux réseaux sociaux.

Éduquer aux réseaux sociaux 

Les violences scolaires sont également davantage prises au sérieux. Justine Atlan et Emmanuelle Piquet s’accordent à dire que la prévention dans les établissements a connu une évolution positive sur la problématique. CPE, infirmières scolaires et professeurs sont mieux formés sur la problématique.

Tout en reconnaissant qu’il est bien difficile de protéger les jeunes de ce phénomène, la psychopraticienne insiste sur la nécessité "de donner aux jeunes les outils d’une riposte verbale" qui jette "l’inconfort du côté de celui qui filme, agresse ou diffuse la vidéo", selon Emmanuelle Piquet. De son côté, Angèle Martin estime qu’il faudrait surtout mieux éduquer les adolescents aux risques des réseaux sociaux.

Car comme Romain, les jeunes, principaux utilisateurs de ces applications, sont les premières victimes. En avril dernier encore, un lycéen de 16 ans d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) a attaqué l’un de ses camarades au marteau pour "se venger" d’avoir été victime d’happy slapping, rapporte Le Parisien.

"Scolarité de merde"

Combien en sont victimes chaque année? L’étendue du phénomène est difficile à chiffrer. La police n'enquête que lorsque des vidéos lui sont signalées. Et bien que l’happy slapping corresponde à une infraction pénale, punie de cinq ans d'emprisonnement et de 75.000 euros d'amende, l'individu qui agresse, celui qui filme et le dernier qui diffuse la vidéo ne sont pas recensés dans un même fichier. Celui qui filme est considéré comme un complice et son acte est enregistré "dans les bases statistiques comme la commission de l'acte lui-même (violence, agression sexuelle, harcèlement sexuel)", précise la Chancellerie à BFMTV.com.

Quant aux partages sur les réseaux sociaux, "la diffusion de cet enregistrement est un délit distinct pour lequel le casier recense 42 infractions ayant donné lieu à condamnation en 2016 et 66 en 2017", ajoute-t-on place Vendôme.

Sept ans après son agression, Romain a changé cinq fois de lycée. L’ancien bon élève a échoué aux épreuves du baccalauréat scientifique cette année "à cause de sa scolarité de merde", a-t-il soufflé à sa mère. Visiblement encore hanté par ce traumatisme, il assure néanmoins "qu’il ne craint plus rien", du haut de son mètre 98. Tenace, Angèle Martin, qui a depuis écrit un livre pour témoigner* a vu ses efforts payer: trois des agresseurs ont été condamnés. D’un "simple rappel à la loi", regrette-t-elle, mais une victoire tout de même pour cette mère dont son fils "a enfin été reconnu comme une victime."

*Angèle Martin, Mon fils, victime de happy slapping, éditions Eyrolles, 2015.

quand les réseaux sociaux dopent la délinquance

De Facebook à Grindr, les réseaux sociaux sont devenus le terrain de jeu d’une nouvelle délinquance qui n’a, elle, rien de virtuelle. Dérive marginale ou phénomène répandu? BFMTV.com présente en cinq épisodes différents visages de cette criminalité numérique. Voici le premier volet.

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Esther Paolini et Ambre Lepoivre