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Snapchat, WhatsApp: les nouveaux codes du deal 2.0

Menus bien garnis, horaires de livraison, offres promotionnelles... Le deal de drogue sur les réseaux sociaux reprend le marketing d'une entreprise juteuse, répondant à la demande d'un public de plus en plus large. Éphémères ou chiffrées, ces applications facilitent le trafic, et complexifient le travail des enquêteurs pour démanteler ces réseaux.

"Ma petite entreprise ne connaît pas la crise." Une ritournelle qui prend tout son sens avec la nouvelle exploitation juteuse faite de Snapchat et WhatsApp. À travers les réseaux sociaux, les trafiquants de drogue ont trouvé un nouveau moyen pour fructifier leur activité. De Toulouse à Corbeil-Essonnes en passant par Angers, les autorités tentent de s’adapter à des trafics de stupéfiants uberisés, conscientes que la viralité et l’anonymat d’Internet ne jouent pas en leur faveur.

Capture d'écran
Capture d'écran © Capture Snapchat

Dans sa story Snapchat (photos et vidéos éphémères ajoutées à un profil), ce réseau de deal dont nous avons masqué l'identité prétend être "le numéro 1 en France" grace à sa "hash/weed" de "15 variétés différentes", accompagnées du drapeau de trois de ses produits phares: la drogue de Californie, du Maroc et de Hollande.

Les informations pratiques sont aussi précisées, avec les horaires de commande (de 10 à 16 heures) et de livraison (de 18 à 4 heures). Le tout est accompagné de l’emoji de l’application, un petit fantôme, qui fait un clin d’oeil. La communication est ultra-moderne et reprend les codes du marketing licite. Pourtant cette vente est parfaitement illégale. Le réseau, encore actif actuellement, regroupe plusieurs dealers d’Ile-de-France.

"Un vrai talent de commerciaux"

"C’est une véritable petite entreprise", confirme à BFMTV.com Me Céline Tavenard. Cette dernière a défendu l’un des quatre hommes condamnés à Angers en avril dans l’affaire "Shit and Co". Interpellés en mars, ils avaient mis en place en un an un vaste trafic de drogue par l’intermédiaire de Snapchat.

Pour cette ville du Grand-Ouest, les chiffres sont spectaculaires: 1300 clients, un chiffre d’affaires allant jusqu’à 50.000 euros par mois, 12 kilogrammes de cannabis écoulés mensuellement et une dizaine d’employés.

"Comme dans une société classique, il y avait un secrétariat, un service de ressources humaines et de communication", ajoute l’avocate.

Lorsque la police commence à enquêter sur le réseau en novembre dernier, elle "ne pensait pas tomber face à un tel trafic", explique à BFMTV.com Cyril Casse, commandant de la DDSP du Maine-et-Loire. Durant les quatre mois d'investigation, ses collègues réussissent à se faire parrainer pour rejoindre le groupe fermé "Shit and Co" sur Snapchat. Ils découvrent alors des trafiquants, dont le plus âgé avait 28 ans, "avec un vrai talent de commerciaux".

Argent, armes, drogue et goodies saisis dans l'affaire "Shit and Co", à Angers, en mars 2019 par la DDSP du Maine-et-Loire.
Argent, armes, drogue et goodies saisis dans l'affaire "Shit and Co", à Angers, en mars 2019 par la DDSP du Maine-et-Loire. © DDSP 49 / BFMTV.com

Offres promotionnelles et carte de fidélité

Pour fidéliser sa clientèle, les dealers utilisaient les techniques de marketing classique: goodies, tee-shirt floqué, offres promotionnelles en stories et carte de fidélité "comme à la boulangerie", ironise l’avocate, avec des "tampons à chaque passage et un cadeau une fois la carte remplie."

Carte de fidélité du trafic "Shit and Co", à Angers.
Carte de fidélité du trafic "Shit and Co", à Angers. © DDSP du 49 / BFMTV.com

Ces remises s’insèrent dans une nouvelle stratégie de vente de stupéfiants, analysée par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies dans son rapport de 2017:

"L’offre de drogues amène les trafiquants à 'aller vers' les usagers plutôt que l’inverse dans un marché des drogues de plus en plus concurrentiel."

Des livres de recettes à base de cannabis étaient proposés à la vente, tout comme les fameux space cake, ces gâteaux cuisinés avec la plante psychotrope. Les policiers ont également découvert des prospectus distribués à la sortie des facultés, incitant à "se détendre comme jamais" et à "voler dans les nuages" avec "Shit and co", grâce à un service "d'Uber shit".

Des offres faites pour attirer étudiants et jeunes actifs et qui s'éloignent du "deal de cité", selon les mots du commandant. La vente s'effectuait d'ailleurs dans un appartement situé sur la principale artère du centre-ville d'Angers. Il assure que le trafic avait néanmoins un fond de délinquance classique, en témoigne "les armes de poing et les munitions de fusils de chasse" retrouvés lors des perquisitions.

Banalisation

Lors du procès, la procureure de la République n’a pas hésité à parler d’une "audience du tribunal de commerce", rapporte Ouest-France. Les réseaux sociaux facilitent le contact entre consommateurs et dealers avec une certaine "liberté" reconnaît Céline Tavenard. Ils participent à une "banalisation de la consommation et de la vente de stupéfiants", estime-t-elle.

Un phénomène également observé par Patrick Daimé, secrétaire général de l'association nationale de prévention alcoologie et addictologie (Anpaa). Ce dernier indique à BFMTV.com que les réseaux sociaux ont "un effet de rapprochement des pairs et un rôle facilitant dans le fait de se procurer des produits."

Des personnalités, comme le rappeur Mister You, vont jusqu’à en faire eux-même la promotion. Ce dernier sera bientôt jugé pour "détention, acquisition, usage de stupéfiant et de provocation à l’usage ou au trafic de stupéfiant", après avoir vanté les mérites de la marchandise d'un réseau dans le Val-de-Marne.

En 2017, 128.559 condamnations en lien avec le trafic de stupéfiants ont été prononcées, soit une progression de 21% par rapport à 2016. Mais l'utilisation d'un moyen électronique n'est actuellement pas une circonstance aggravante dans le trafic de stupéfiant, ce qui rend difficile d'évaluer la part du trafic passé par les réseaux sociaux. 

Messagerie chiffrée

Le commerce est également facilité par le fonctionnement des applications. Les stories de Snapchat disparaissent au bout de 24 heures tandis que les conversations sur WhatsApp, comme ci-dessous pour de la vente de cocaïne et MDMA en région parisienne, sont totalement chiffrées.

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La messagerie rappelle sur son site qu’elle "n'a pas le moyen de voir le contenu des messages ni d'écouter les appels sur WhatsApp, parce que le chiffrement et le déchiffrement des messages envoyés sur WhatsApp se font entièrement sur l’appareil de l’utilisateur".

Ces plateformes peuvent éventuellement fournir des informations sur un compte dans le cadre d’une commission rogatoire, indique WhatsApp. Mais ses services communiquent "seulement les données des comptes en accord avec ses conditions de service et les lois applicables". Des conditions floues qui semblent limiter les possibilités pour les autorités d’obtenir des informations.

"La technologie avance plus vite que nous", reconnaît Cyril Casse. Et d'ajouter que la courte durée de vie des stories, tout comme le chiffrement des conversations rendent "l'exploitation du téléphone portable de moins en moins efficace." Face à la capacité d'évolution de ces nouveaux outils, les polices municipales des petites communes se retrouvent souvent démunies, contrairement aux grandes villes qui disposent de plus de moyens. 

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Esther Paolini et Ambre Lepoivre