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Crisis Jung et Vermin débarquent sur Netflix: l'animation française pour adultes contre-attaque

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La plateforme de streaming a fait l'acquisition de deux pépites de l'animation française pour adultes: Crisis Jung et Vermin. Des œuvres iconoclastes et jouissives.

L'animation s'adresse à tous les âges. Une évidence qu'il est bon de rappeler alors que Netflix a fait l'acquisition de deux pépites françaises adressées à un public adulte: Crisis Jung et Vermin. Disponibles depuis le 1er février sur la plateforme de streaming, ces deux œuvres iconoclastes et jouissives (constituées de dix épisodes de six minutes) montrent que la France n'a rien à envier aux Etats-Unis ou au Japon.

Vermin, ou Zootopie pour les adultes

Écrite par Alexis Beaumont (Les Kassos), Hafid F. Benamar (Platane) et Balak (Lastman), Vermin (2018) raconte l'histoire d'une mante religieuse mâle qui intègre la police. Cette série en dix épisodes, déjà diffusée sur la plateforme Blackpills il y a deux ans, est née d'une discussion entre Alexis Beaumont et Rémi Godin: "On avait déjà réalisé deux clips ensemble et on cherchait des idées de séries. On voulait faire de la comédie. On a eu plein d'idées et c'est celle-ci qui est ressortie: raconter une histoire d'insectes et de flics dans une ville décharge", se souvient Alexis Beaumont. 

Le duo présente sans succès le projet au CNC et laisse dormir le concept dans un tiroir. Il connaît une seconde vie grâce à David Alric, cofondateur de Bobbypills, qui produit des séries animées pour adultes. Alexis Beaumont produit alors une bande-annonce intitulée Chmite qui présente le concept et lui permet de trouver son personnage principal, Mantos. Coup de chance: la vidéo est un succès et Blackpills accepte de produire la série. "Il a fallu l'écrire très vite. On avait trois mois pour tout écrire", raconte Alexis Beaumont, qui a alors fait appel à Balak et Hafid F. Benamar. 

"Un Pixar pour adultes à moindre budget"

Malgré le manque de temps et les contraintes d'écriture du format sériel, Alexis Beaumont a une ambition: développer dans la lignée des productions Pixar un univers très fort, "avoir des personnages attachants, qui peuvent vraiment grandir avec nous", "retrouver cette exigence d'écriture, d'univers et de recherche dans le détail avec nos propres moyens." 

"Notre idée c'était de faire un Pixar pour adultes à moindre budget", résume-t-il, avant d'ajouter: "Je voulais qu'il y ait de l'ambiance, qu'on se sente comme dans un film, comme si on était avec les insectes. Je voulais que ce soit réaliste, qu'on puisse mettre des détails dans les arrière-plans. On a choisi pour cette raison une ligne noire pour avoir pas mal de détails et traiter l'ensemble avec la même épaisseur de trait. La couleur, c'est juste des aplats. C'est un peu brutal au début, mais les gens s'habituent au fur et à mesure."

Conscient du manque de moyens, Alexis Beaumont a choisi d'animer uniquement ce qui était nécessaire dans les poses et les expressions des personnages. "Ce côté très saccadé de l'animation se prête bien aux insectes", glisse-t-il, en précisant que lui et les animateurs ont beaucoup mimé les personnages pour "trouver la façon de bouger qui nous fait le plus rire". Et rien de plus simple: chaque personnage a - littéralement - des "têtes de cul": "C'est la vérité. Le monde est fait de fesses, de glands, de pénis et de trous de balle. C'est une façon très rapide et très efficace de faire des personnages rigolos de les faire ressembler à des parties génitales." 

Crisis Jung, ou Ken le Survivant revu par la psychanalyse

Baptiste Gaubert (dit Gobi) et Jérémie Périn, respectivement character-designer et réalisateur de Lastman, ont créé la série animée la plus dingue jamais produite en France. 

"Devant Crisis Jung (2018), il y a un panel de réactions assez divers allant du rire à l'émotion en passant par l'enthousiasme hystérique, l'adhésion totale, le dégoût ou l'incompréhension, parfois le rejet, mais rarement l'indifférence", s'amuse Gobi, qui a co-réalisé la série avec Jérémie Hoarau (alias Waro). Restée inédite jusqu'à sa diffusion sur Netflix, Crisis Jung est en effet un étonnant cocktail où se mêlent "des bouts d'animation japonaise des années 70-80, de cinéma d'horreur, de comédie romantique et des grumeaux de péplums bibliques", décrypte Waro.

Imaginez un monde post-apocalyptique, fruit des écrits du psychiatre Carl Jung et du shōnen culte Ken le Survivant. Jung est un héros au cœur brisé, dont la parade secrète, la technique des dix coups de poings, est aussi pompeuse qu'inefficace. De sa fiancée, Maria, il ne lui reste plus que le corps, décapité par l'horrible Petit Jésus. Celui-ci a érigé en l'honneur de la jeune femme un temple où trône désormais sa tête. Commence alors pour Jung une longue quête pour sauver sa dulcinée.

"En état de fou-rire"

Les dix épisodes de six minutes de la série ont été écrits en quelques semaines "en état de fou-rire" par Gobi, Waro, Jérémie Périn et Laurent Sarfati. "On a vite mis en place les règles du jeu, les postulats qui découlaient de la métaphore filée du travail de Jung (le vrai) et on a déroulé l'histoire [...] sans aucune intervention d'un quelconque raisonnement rationnel", indique le duo de réalisateurs, qui a écrit des dialogues aussi sérieux qu'absurdes dans la lignée des doublages des Chevaliers du Zodiaque, de Cobra ou de Ken le Survivant dans les années 1980. 

Gobi, qui traversait "une assez grosse crise et avait commencé un travail d'analyse jungienne", y a puisé l'inspiration pour son héros qui s'allonge sur le canapé de son psy après chaque défaite. Les autres personnages sont quant à eux nés par association d'idées, ajoute-t-il: "Je me souviens que lors d'une des discussions avec Périn, j'avais dit un truc du genre: 'Toute mon enfance, j'ai prié le petit jésus pour qu'il mette de l'amour dans ma vie... Mais il m'a juste donné un gros nez.' (J'ai un gros nez). Jérémie n'écoutait pas du tout le drame de mon enfance, mais il a dit: 'Ah tiens, le méchant, on n’a qu'à l'appeler Petit Jésus'!" Validé! Partant de là, j'ai suivi le fil biblique pour les autres persos [à l'exception de Rick Bréal, stéréotype du héros lâche imaginé par Julien Neel, l'auteur de Lou, NDLR]." 

Pour l'animation, les réalisateurs ont privilégié une économie de mouvement (et de budget). Une technique qui "demande une grande précision en amont dans le découpage, notamment à l'étape du story-board et de l'animatique" et propose "une mise en scène plus cinématographique, comme dans les animés japonais", commente Gobi. Le monde de Crisis Jung est désespéré et ses habitants sont soumis à d'incessantes métamorphoses, le plus souvent monstrueuses. L'outrance du récit et de son humour n'est pas anodine: "Nous ne voulions pas donner l'éternel réconfort de la posture ironique au spectateur et plutôt [l'inviter à] découvrir ce qui pouvait se cacher derrière le grotesque apparent…", explique Gobi. 

Tronçonneuses à la place du sexe

Image marquante de la série, les hommes dotés de tronçonneuses à la place de leur sexe en sont l'exemple parfait, commente Waro:

"Au départ je voulais les supprimer mais, effectivement, ils ont pris du sens. [Ils] représentent une idée fausse de la virilité, qui serait indissociable de la force brute. Ils sont incapables de concevoir un rapport charnel sans douleur et ça se manifeste par cet appendice qui interdit intrinsèquement la douceur. C'est un des travers de la masculinité que Jung doit vaincre." Chaque ennemi rencontré par Jung lui apprend en effet des qualités (tendresse, compassion, courage) qui lui permettent ensuite de l'emporter face à Petit Jésus. 

Au-delà de la violence, Crisis Jung est "une quête amoureuse", la saga d'un héros "un peu trop sensible" qui sauve le monde grâce à la tendresse: "C'est un sentiment qu'on ne peut pas abandonner même quand on est mis à mal", explique Waro. "Si on ne reste pas à l'écoute de la tendresse qu'on ressent pour les autres ou que les autres ressentent pour nous, alors oui, c'est le désert apocalyptique." 

Jérôme Lachasse