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Annecy 2018: "Hayao Miyazaki est exigeant, mais d’abord envers lui-même"

Okko et les fantômes

Okko et les fantômes - Eurozoom

BFMTV a rencontré Kitaro Kosaka, venu présenter au festival d’Annecy en juin dernier son premier long-métrage Okko et les fantômes. Pendant plus de 30 ans, il a travaillé avec Hayao Miyazaki et Isao Takahata.

Animateur clé, puis directeur de l’animation, de plusieurs chefs d’œuvre de Hayao Miyazaki et Isao Takahata comme Le Château dans le ciel, Le Tombeau des lucioles ou encore Le Vent se lève, Kitaro Kosaka est venu cette semaine au festival du film d’animation d’Annecy pour présenter son premier long-métrage, Okko et les fantômes. Distribué en France par Eurozoom, le film sortira en France le mercredi 12 septembre. 

Dans ce conte surnaturel pour enfants, une jeune écolière surnommée Okko apprend, avec l’aide de fantômes, à retrouver goût à la vie après le décès de ses parents en travaillant dans une auberge japonaise. Comme Hayao Miyazaki, Kitaro Kosaka a porté une attention toute particulière à la représentation de la nourriture. Présent dans le roman dont est tiré Okko, ce trait a été volontairement accentué, pour adresser un clin d’œil au maître japonais: 

"Nous avons beaucoup travaillé pour rendre la saveur des plats afin que les spectateurs puissent l’apprécier", concède Kitaro Kosaka. "Que ce soit dans la représentation des aliments ou dans l’animation des personnages quand ils mangent, il y a toujours chez Monsieur Miyazaki une recherche continuelle du plaisir corporel."

Des références à Chihiro, à Mononoké et à Kiki

Ce n’est pas le seul aspect de son film à rappeler l’œuvre de Miyazaki. Plusieurs scènes d’Okko et les fantômes font en effet penser au Voyage de Chihiro, à Mon Voisin Totoro ou encore à Kiki la petite sorcière. Lorsqu’Okko rencontre, au mitan du film, une voyante, avec qui elle va se lier d’amitié, il est difficile de ne pas penser à la relation qui unit Kiki et la peintre Ursula, qui réconforte l’apprentie sorcière en lui racontant ses hésitations et ses errances adolescentes. "Même si sa réapparition à la fin du film ne figure pas dans le roman, il n’y a pas vraiment de lien avec Kiki dans la mesure où le personnage de la voyante se trouve dans le roman", répond Kitaro Kosaka. Il ajoute: 

"Le roman était centré sur l’idée que cette fillette prend des initiatives pour venir en aide aux clients de l’auberge. On a donc voulu explorer comment s’établit le contact physique entre les personnages, ce qui n’est jamais évident au Japon. J’avais connaissance de certains soins psychologiques qui consistent à répéter les mots de son interlocuteur. C’est ce qu’on a essayé de mettre en place dans les interactions entre Okko et la voyante, pour réduire la distance psychologique entre elles."

"Une crotte de nez de fantôme, ce n’est pas sale"

Après plus de trois décennies à travailler aux côtés de Hayao Miyazaki et de Isao Takahata, Kitaro Kosaka n’a pas cherché à se défaire de ce qu’il a appris avec ces deux monuments du cinéma. Séduit par "l’envie de donner forme à des histoires à son tour", il a été confronté à plusieurs défis, auxquels il n’avait pas été confronté chez Ghibli, comme "faire exister un personnage principal qui a des grands yeux" et "s’atteler à un projet pleinement orienté vers le public enfantin". Kitaro Kosaka a ainsi ajouté le running gag d’un fantôme qui se cure le nez.

"Une crotte de nez de fantôme, ce n’est pas sale", s’exclame celui-ci au début du film. "Les enfants aiment beaucoup réagir à ce type de motif", confirme le réalisateur. "Il m’a semblé intéressant d’avoir un tic de comportement de cette nature-là pour ajouter quelque chose d’assez plaisant, d’assez entraînant pour caractériser ce personnage."

Kitaro Kosaka a commencé à travailler avec Hayao Miyazaki sur Nausicaä de la vallée du vent (1984). De la production, il se remémore surtout le stress qu’il a ressenti en arrivant dans les locaux du studio. Il a ensuite enchaîné Il n’a pas conservé beaucoup de souvenirs du Château dans le ciel (1986), où il a été animateur clé, mais se souvient avec plus de précision de Le Tombeau des Lucioles et de la rigueur d’Isao Takahata, mort le 5 avril dernier à l’âge de 82 ans

Okko et les fantômes
Okko et les fantômes © Eurozoom

"Monsieur Takahata ne cède jamais sur ce qu’il veut faire"

Lors de la production de ce drame situé pendant la Seconde Guerre mondiale, Kitaro Kosaka était chargé de la conception des flammes, dont Isao Takahata avait une idée très précise du rendu: "Le bâti japonais traditionnel du temps de la guerre était en bois, ce qui a amené l’armée américaine à développer de nouvelles armes, des bombes incendiaires spécifiques permettant une destruction plus facile. Mr. Takahata avait des souvenirs très précis de cette époque-là et de la manière dont les bombes incendiaires explosaient et créaient des flammes qui brûlent tout sur leur passage". Né en 1962, Kitaro Kosaka s’est donc appuyé sur les souvenirs de Takahata pour animer la scène.

"Il m’a parlé d’un feu qui brûle comme quelque chose qui fond. Il a plusieurs fois retouché mon travail, parce que ce que je faisais ne convenait pas. Il avait besoin de davantage de précisions dans le mouvement des flammes. A la fin de production, j’étais devenu un spécialiste assez chevronné de l’animation du feu!" 

Devenu responsable de l’animation sur Princesse Mononoké et Le Château ambulant, Kitaro Kosaka n’a cependant pas pu mettre en pratique son expertise en la matière: "Mon travail était un travail de filtrage. Plutôt que d’être en charge de l’animation, je faisais des corrections, des retouches sur les personnages". Selon Kitaro Kosaka, Isao Takahata était plus strict que Hayao Miyazaki, dont les nombreux documentaires sur le studio Ghibli ont souvent donné l’image de quelqu’un de très exigeant avec ses collaborateurs. 

"Mr. Miyazaki est exigeant, mais d’abord envers lui-même", indique le cinéaste, avant d’ajouter: "Je dirai que c’est quelqu’un qui, contrairement à Mr. Takahata, qui ne cède jamais sur ce qu’il veut faire, est prêt à renoncer à certaines idées et à modifier sa mise en scène pour assumer la responsabilité sur le plan du planning. Il est capable de faire évoluer son intention et son planning devant des considérations concrètes. C’est une forme de souplesse, malgré tout."

Okko et les fantômes
Okko et les fantômes © Eurozoom

"La transmission ne se fait pas"

En l’espace de 35 ans, le monde de l’animation a connu bien des chamboulements, avec l’arrivée des ordinateurs et de la 3D. Selon Kitaro Kosaka, le bouleversement le plus important est l’absence de transmission entre les animateurs clés, en charge des poses principales, et les intervallistes, qui dessinent les dessins manquants pour assurer le mouvement fluide de l’animation:

"La plupart des animateurs, et surtout les plus doués, travaillent en freelance. Les animateurs les plus demandés ont tendance à prendre en charge tout le travail d’animation, les poses clés comme les dessins intermédiaires, ce qui a toutes sortes de conséquences. La cohérence du mouvement est sans doute meilleure, ça prend plus de temps, mais les intervallistes sont réduits à mettre au propre et eux n’évoluent pas et n’apprennent plus le métier. La profession connaît un problème structurel. La transmission ne se fait pas et cette situation pose des problèmes sur le long terme."

Kitaro Kosaka a malgré tout foi en l’avenir, même face à la propension du cinéma japonais à vouloir à tout prix reproduire le succès de blockbusters comme Your Name. "Les gens influencés par le succès d’un film comme Your Name ne sont pas les gens les plus importants de la profession. Ils se lancent d’emblée dans une seconde catégorie", juge-t-il. "Les gens qui ont une ambition créative et savent ce qu’ils veulent faire, au contraire, n’ont aucune raison de se laisser influencer. Ils travaillent dans une position radicalement opposée."
Okko et les fantômes
Okko et les fantômes © Eurozoom
Jérôme Lachasse