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Offensive jihadiste en Irak: "C'est l'échec des Américains"

Des jihadistes de l'EIIL le 11 juin près de Tikrit, dans une vidéo de propagande.

Des jihadistes de l'EIIL le 11 juin près de Tikrit, dans une vidéo de propagande. - -

L'Irak est en proie à une offensive sans précédent des jihadistes de l'EIIL depuis plusieurs jours, plongeant le pays dans un chaos proche de la crise en Syrie. Décryptage de ces événements avec la spécialiste Myriam Benraad.

C'est une offensive militaire sans précédent que subissent actuellement les Irakiens. Depuis mardi, les combattants jihadistes de l'Etat islamique en Irak et au Levant, l'EIIL, progressent du nord du pays vers Bagdad, au centre, s'emparant au passage de nombreuses localités face à une armée en totale déroute, qui dépose les armes et abandonne ses postes.

Jusqu'où les jihadistes peuvent-ils aller? Quel danger pour la stabilité de la région? Décryptage avec Myriam Benraad, politologue et spécialiste de l'Irak jointe par BFMTV.com, qui estime qu'une sortie de crise passera forcément par un consensus entre les différentes forces irakiennes, sunnites et chiites.

Cette offensive en Irak est-elle le fruit de la fracture entre sunnites et chiites?

Il est certain qu'elle a une dimension confessionnelle: depuis la chute de Saddam Hussein, qui était sunnite, il a toujours été question pour les salafistes de reprendre le pouvoir aux chiites, qu'ils considèrent comme des mécréants. Par ailleurs, l'EIIL profite des faiblesses du Premier ministre chiite Nouria al-Maliki, qui a exclu et réprimé les sunnites, ce qui n'a fait que radicaliser les divisions.

Les jihadistes [sunnites] sont déterminés à l'emporter aussi bien sur le front irakien que sur le front syrien pour réinstaurer un califat musulman dans la région, régi par les règles de la charia [la loi islamique]. Mais il y a également un aspect économique à cette offensive, l'EIIL voulant faire main basse sur des ressources, notamment pétrolières.

Les jihadistes d'EIIL sont-ils plus dangereux que ceux d'Al-Qaïda?

L'EIIL est reconnu pour sa brutalité et sa radicalité, c'est certain. Ce sont des combattants très entraînés, bien armés, qui ont mis en place toute une économie de guerre autour de la contrebande pétrolière, grâce aux cités pétrolières qu'ils dirigent depuis un certain nombre d'années dans la région. Ils financent eux-mêmes leurs opérations. Ils sont totalement indépendants. L'EIIL est en train de devenir la référence des jihadistes dans le monde, tandis qu'Al-Qaïda est en perte de vitesse.

Risque-t-on une guerre civile en Irak?

Nous sommes déjà en réalité dans un climat de guerre civile depuis un certain temps, mais il est vrai que cette offensive donnée depuis mardi est sans commune mesure, et va exacerber les divisions. Ces événements vont sans nul doute rebattre les cartes politiques, et même s'il reprend la main, le Premier ministre Maliki va probablement devoir laisser sa place pour n'avoir pas su stopper cette percée.

Lui veut armer les populations pour combattre les insurgés...

C'est une proposition dangereuse, car le peuple n'est pas très favorable à Bagdad, et se montre très critique envers le régime en place. Il y a donc un danger à militariser encore plus l'Irak: est-ce que la population combattra réellement du côté du gouvernement? Nous sommes dans un climat de déliquescence de l'Etat et de conflits de haute intensité, qui s'approchent de l'ampleur de la crise en Syrie. Quant aux soldats irakiens, ils sont clairement sous-entraînés et sous-équipés, et incapables de faire face aux jihadistes.

Est-ce le symbole de l'échec de l'action américaine en Irak il y a dix ans?

C'est flagrant. Tout ce processus de dislocation de l'Irak et de la Syrie a commencé avec la guerre d'Irak. L'objectif des Américains en 2003, quand ils ont envahi l'Irak, de démocratiser le Moyen-Orient par effet domino, n'a jamais été atteint, et c'est même un désastre. C'est d'autant plus grave que Washington n'a aucune solution à proposer aujourd'hui, et ne se réengagera pas au Moyen-Orient, qu'il s'agisse de l'Irak ou de la Syrie. Mais l'Occident ne pourra pas éternellement ignorer ce foyer jihadiste, qui s'étend du Sahel jusqu'à l'Afghanistan, avec ce coeur en Irak et en Syrie.

Alexandra Gonzalez