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Les véhicules kamikazes au cœur de la stratégie de Daesh à Mossoul

Les jihadistes de Daesh jettent massivement dans la bataille de Mossoul des VBIED, un acronyme désignant des véhicules kamikazes. Armes psychologiques, ces engins piégés sont aussi des outils militaires puissants pour les salafistes.

Lancés à vive allure, généralement caparaçonnés de blindage, ils foncent sur les lignes irakiennes avant d’exploser. Ils sont connus internationalement sous la forme d’un acronyme, "VBIED", pour "vehicle-borne improvised explosive device". En clair, ce sont des véhicules kamikazes.

Ces voitures et camions piégés sont au cœur de la bataille de Mossoul. Emmenée principalement par les Irakiens, cette opération a été déclenchée le 17 octobre pour reprendre à Daesh la deuxième ville du pays, et l’une des capitales de l’armée salafiste.

Une artillerie de substitution

Loin d’être le pis-aller d’une guérilla en manque d’armes face à des troupes bien équipées venues la déloger, les VBIED sont l’une des clés du dispositif militaire de Daesh. Cette pratique n'est pas nouvelle, rappelle Stéphane Mantoux, agrégé d’histoire et spécialiste des questions de défense, qui décortique les conflits en Irak et en Syrie sur son site: "Ils utilisent des véhicules kamikazes quasiment depuis la naissance du mouvement. Il faut se souvenir de l’attentat commandité par Zarqaoui contre une mission de l’ONU à Bagdad en 2003."

A ce moment-là, les VBIED ne sont cependant que des supports d’attaques suicides isolées. Avec la création d’un "Etat islamique" et la fondation d’un califat en juin 2014, l'utilisation de ces VBIED prend une nouvelle tournure, plus systématique. "Depuis deux ans, les véhicules kamikazes font figure d’artillerie de substitution pour l’EI. Lors d’une attaque, Ils ouvrent la voie, puis viennent des fantassins, parfois chargés de ceintures d’explosifs, puis arrivent les blindés où sont disposés des armes lourdes, des chars éventuellement", détaille Stéphane Mantoux.

L'industrie des véhicules kamikazes

A Ramadi, objet de combats meurtriers, prise en mai 2015 par Daesh puis par les Irakiens l'hiver suivant, les jihadistes utilisent massivement les véhicules piégés. A ce titre, Ramadi s’inscrit est comme une préfiguration du siège de Mossoul.

Dans la grande bataille du nord de l’Irak, les voitures et les camions explosent désormais à un rythme industriel: "J’avais compté 50 explosions de véhicules-kamikazes dans la bataille de Mossoul durant la première semaine, entre le 17 et le 24 octobre. Je pense qu’aujourd’hui on n’est pas très loin des 200 à 300 véhicules", compte Stéphane Mantoux. 

L’universitaire mentionne l’existence de plusieurs ateliers de fabrication de VBIED à Mossoul. Le site américain The Daily Beast fait également état de ces "usines" et note le souci de la coalition de les bombarder, avant de passer à l’action pour tenter de reprendre le contrôle de la ville.

La terreur revêt de nombreux visages

Sur le front, les VBIED ont pour Daesh un rôle stratégique. Ils terrorisent et désorganisent les soldats irakiens, selon Stéphane Mantoux: "Ils ont un aspect psychologique évident. Quand ce sont des miliciens, et non l’armée régulière, qui font face à l’EI, il suffit d’une explosion de véhicule pour désorganiser le front, voire pour qu’il s’effondre. Et même si c’est la "Golden Division" (unité d’élite antiterroriste de l’armée irakienne) qui est engagée, l’explosion reste très impressionnante."

La terreur est d’autant plus grande que la menace revêt de nombreux visages. Les jihadistes mobilisent toujours leurs pick-ups mais peuvent aussi utiliser des 4x4, des camions et parfois aussi des véhicules sans blindage, explique l'expert. Et si, en terrain découvert, il est relativement aisé de détruire un tel engin, que l’on voit arriver de loin, en tirant au lance-missiles depuis une hauteur, une fois dans la ville, la partie est beaucoup plus imprévisible. Les VBIED déboulent alors très vite, ne parcourant parfois que trente mètres avant de se faire sauter. Le problème est similaire dans les localités à l’extérieur de Mossoul:

"Pendant la première phase de la bataille, alors que la coalition s’approchait de Mossoul, Daesh a stocké des véhicules-kamikazes à l’avance dans les villages. A mon avis, ils ont aussi placé des véhicules sous abri, pour éviter qu’ils soient repérés. Et quand les troupes arrivaient, les véhicules sortaient immédiatement sur eux", esquisse Stéphane Mantoux.

Guidage par drone

La sophistication de ce système de véhicules piégés va plus loin encore, comme le montre la propagande jihadiste qui représente souvent les VBIED dans ses vidéos depuis l’aube du siège: "Daesh a produit quatre vidéos longues depuis le début de la bataille. Les deux premières accordent une place énorme aux VBIED. Ce qui sert aussi la propagande, c’est que ces attaques sont filmées par drone. Et d’après ce qu’on voit, il est probable que ces véhicules soient même pilotés grâce au soutien de ces drones aujourd’hui. Un centre de commandement est en contact avec le conducteur du véhicule et lui donne des instructions pour infliger le plus de dommages possible en s’appuyant sur les images du drone. C’est un meilleur guidage que celui qu’on aurait au sol", poursuit le spécialiste.

Des observateurs, notamment anglo-saxons, tracent un parallèle entre les VBIED d’Irak et les kamikazes de l’aviation impériale japonaise durant la Seconde guerre mondiale. Mais Stéphane Mantoux pointe les limites de la comparaison: "Lorsque les Japonais adoptent cette stratégie, ils le font dans un contexte désespéré à l’automne 44, et c'est leur dernière tentative pour retourner le cours des choses. Les attaques kamikazes de l’EI sont quant à elles intrinsèquement liées à sa conception de la guerre. C’est vraiment un outil militaire pour ces jihadistes et, avec le temps, ça a même tendance s’accélérer".

Robin Verner