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L'effondrement du "califat" de Daesh après la libération de Raqqa

La Coalition à Raqqa.

La Coalition à Raqqa. - BULENT KILIC / AFP

Raqqa, capitale syrienne officieuse de Daesh, a été reprise mardi par la coalition kurdo-arabe. Si la perte est importante et marque la fin d'une époque de possession territoriale pour le groupe jihadiste, elle n'est pas synonyme de disparition du mouvement. Daesh avait anticipé sa défaite depuis des mois et commencé à repasser dans la clandestinité.

Ce mardi, Raqqa est tombée tout entière entre les mains des soldats de la coalition kurdo-arabe appuyée par les Etats-Unis. Dans l'histoire du conflit engagé contre les jihadistes de Daesh, l'événement est d'importance: Raqqa, capitale de province syrienne à l'origine, assumait le rôle de capitale officieuse de l'organisation salafiste depuis sa prise en 2014.

L'importance symbolique de cette défaite s'était encore accrue avec la défaite de Daesh à Mossoul, sa capitale irakienne cette fois, en juillet dernier. Sur la carte ci-dessous, tirée du site isis.liveuamap.com où les avancées et reculs des forces en présence en Syrie et en Irak sont actualisés régulièrement, on voit que Daesh contrôle désormais la région de l'extrême-est syrien et de l'ouest irakien. Mais les territoires que l'organisation terroriste occupe dans ces zones essentiellement désertiques se situent plus précisément le long de la portion de l'Euphrate traversant ces deux Etats du Moyen-Orient.

La situation actuelle en Syrie.
La situation actuelle en Syrie. © Capture d'écran isis.liveuamap.com.

"Ils ne sont plus dans une logique de territoire"

L'emprise terrestre de Daesh fond rapidement sous les coups de ses adversaires internationaux. Toutefois, il ne faut pas exagérer la portée de la victoire de la coalition, selon Frédéric Encel, docteur en géopolitique, invité ce mardi sur notre antenne: "Sur le plan militaire, c’est une petite victoire. On a affaire à des forces qui ne sont pas très importantes: quelques milliers de jihadistes, quelques dizaines de milliers d’hommes de la coalition, elle-même très hétéroclite, et tout cela appuyé par un matériel relativement peu important."

Stéphane Mantoux, agrégé d'histoire et spécialiste de la guerre en Syrie qu'il suit sur son site, explique à BFMTV.com que ce nouveau revers de Daesh, même significatif, n'est en aucun cas une déroute militaire ou une débâcle des jihadistes: "L'Etat islamique a anticipé sa fin territoriale dès 2016. Le départ des cadres, des troupes, des structures administratives vers la région de Deir Ezzor, et surtout plus à l'est, la région d'al-Furat, commence même avant l'offensive contre Mossoul, lancée en octobre 2016, et s'est accéléré encore à partir du début de l'année 2017."

Selon l'expert, la zone frontalière syro-irakienne où se trouvent la ville syrienne d'Abu Kamal et d'Al Qa'im a même fait l'objet de travaux de consolidation militaire depuis dix-huit mois. Dans cet intervalle, ces contrées ont vu affluer de plus en plus de soldats et ont été le cadre d'une propagande active. "Ils ont fait transiter pas mal de monde à partir de ces derniers bastions, et ont commencé à préparer l'après", note Stéphane Mantoux, qui ajoute que Daesh a déjà basculé dans cet "après": "Ils ne sont déjà plus dans une logique territoriale. Ils repassent progressivement à un mode insurrectionnel, à une organisation clandestine et terroriste qui va continuer à pratiquer la guérilla."

Fin du fonctionnement étatique pour les jihadistes

Le spécialiste remarque que les troupes de Daesh opérant dans le nord-est de l'Irak ont déjà procédé à cette mutation, d'un fonctionnement étatique à un retour à l'action plus éparpillée et souterraine en 2016, revenant ainsi aux fondamentaux du groupe lorsqu'il avait encore pour nom "L'Etat islamique en Irak" et avant qu'il n'ouvre, autour de 2014, une parenthèse "califale" qui se referme aujourd'hui.

La situation militaire à présent critique a bien sûr obligé à cette reprise des vieilles pratiques: "Ils ne peuvent plus se battre de manière semi-conventionnelle comme ils l'ont fait jusqu'en août-septembre, à cause de la puissance conjuguée de leurs adversaires et d'un matériel militaire devenu inutilisable", décortique Stéphane Mantoux. 

Toutefois, pour les jihadistes de Daesh, l'heure n'est pas encore à la disparition, malgré les villes perdues et les replis successifs. "Pour eux, c'est une victoire, et leur victoire c'est d'avoir créé un califat et d'avoir tenu sous cette forme pendant trois ans. Le passif reste et demeure dans une sorte d'imaginaire autour d'une sorte de califat virtuel. Et puis, ils ont réussi à s'implanter dans d'autres régions du monde", remarque l'agrégé d'histoire. Si les guérilleros des années 60 espéraient que "plusieurs Viet-Nam fleurissent", les soldats salafistes s'enorgueillissent pour leur part d'avoir pu étendre leurs idées et leurs combats en Afghanistan, aux Philippines et au Yémen, entre autres.

Les cadres de Daesh restent insaisissables 

Du reste, la menace projetée sur l'étranger, notamment en France, reste immense, même si sans base arrière solide, des opérations commando de grande envergure comme celle qui avait présidé aux tueries du 13 novembre 2015 à Paris, seront désormais très difficiles à mettre en place pour Daesh.

"On peut parler de la fin du caractère étatique, califal de cet Etat islamique mais ce n’est que la forme la plus institutionnelle d’une idéologie qui garde toute sa capacité de nuisance. On l’a bien vu avec un attentat en Somalie qui a fait 300 morts, et des attentats déjoués pratiquement chaque semaine en Europe et en France en particulier, comme dans certains pays arabes", analyse Frédéric Encel sur notre antenne. "Les attaques inspirées ou téléguidées par eux, comme à Marseille par exemple, peuvent se multiplier à l'infini", complète Stéphane Mantoux auprès de BFMTV.com. 

Même sans Etat ni institutions, les dignitaires de Daesh quant à eux, à commencer par Abu Bakr al-Baghdaadi, le soi-disant "calife", resteront sans doute insaisissables. "Il est possible que Baghdadi et les cadres se soient installés du côté d'Abu Kamal ou Al Qa'im mais il ne faut pas se leurrer: ils se cachent. Et al-Baghdadi est rompu à la clandestinité", poursuit l'expert. 

La coalition, victorieuse, a donc forcé Daesh à renoncer à ses terres mais elle est loin de l'avoir décapité et plus loin encore d'en avoir extirpé les racines. 

Robin Verner