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"Inconnu", "sans territoire": la fronde de jihadistes contre le nouveau dirigeant de Daesh

Inscriptions signifiant "A bas Daesh" sur une route irakienne.

Inscriptions signifiant "A bas Daesh" sur une route irakienne. - SAFIN HAMED / AFP

Après la mort d'Abou Bakr al-Baghdadi le 25 octobre dernier lors d'une opération américaine, Daesh s'est trouvé un nouveau "calife", proclamé sous le nom d'Abou Ibrahim al Hashimi al-Qurashi. Mais, comme l'a remarqué un spécialiste du jihadisme, il ne fait pas l'unanimité au sein des terroristes, dont certains contestent la légitimité de cette personnalité largement inconnue.

Certes, même vaincue pour le moment, la machinerie jihadiste de Daesh n'est pas morte. Elle subit cependant de plein fouet les effets d'une vaste crise de succession. Poussé à la mort le 25 octobre dernier lors d'une opération américaine lancée contre son complexe situé près d'Idlib, en Syrie, Abou Bakr al-Baghdadi, pseudo "calife" de l'organisation depuis la proclamation du "califat" à Mossoul en juin 2014, ne laisse derrière lui que des cadavres et une querelle de légitimité.

De maigres informations...

En effet, Daesh a annoncé, par l'entremise de son nouveau porte-parole, Abou Hamza al-Qurashi, l'avènement de son successeur dès le 31 octobre: Abou Ibrahim al-Hashimi al-Qurashi. A l'évidence, il ne s'agit pas là de la véritable identité du lauréat mais de sa kunya, c'est-à-dire en arabe son surnom, ou plutôt son nom d'usage, ou encore, vu le contexte dans lequel il est utilisé, d'un nom de guerre. Or, ce pseudonyme est peu ou prou le seul élément que Daesh a dévoilé au sujet de son nouveau chef. Ce flou a suscité la colère de théologiens jihadistes, anciennement membres de Daesh et désormais dissidents, qui ont réfuté dans des écrits, relayés par des médias terroristes, les prétentions d'Abou Ibrahim al-Hashimi al-Qurashi à la fonction califale, assurant que sa désignation n'en remplissait pas les critères. De nombreux cadres ont rompu avec Daesh ces derniers mois en raison notamment de leurs critiques sur la trop grande propension du mouvement à excommunier et donc à se choisir des ennemis parmi les musulmans.

Cole Bunzel, chercheur américain affilié à l'université de Yale, s'est penché sur cette controverse dans une note explicative publiée sur le site spécialisé Jihadica. Il rappelle qu'en demandant, au dernier jour d'octobre, la bay'a, ou "allégeance" en arabe, aux musulmans en faveur de son nouveau patron, le porte-parole de Daesh l'a présenté comme un "cheikh, un combattant", un "théologien", apparemment vétéran de la guerre menée au Moyen-Orient contre la présence des troupes américaines. La mention "Qurashi" marque aussi l'appartenance de l'individu à la descendance de Mahomet et de sa tribu mecquoise des Quraych. Ce dernier point est l'un des prérequis pour pouvoir accéder au statut de "commandeur des croyants". 

Et de larges zones d'ombre 

Mais les détracteurs jihadistes d'Abou Ibrahim al-Hashimi al-Qurashi reprochent à ce dernier de faillir sur tous les autres: sa compétence n'est pas prouvée, il ne s'est pas présenté à la communauté islamique, et son autorité ne dispose d'aucun territoire sur lequel s'exercer. 

Les 2 et 3 novembre derniers, al-Wafa, une agence qui propageait auparavant les messages de Daesh mais s'en est détachée, a publié deux tribunes. L'une, intitulée Les tenailles déchirant les illusions des partisans du Califat, a été signée par Nasih Amin, un homme lui-même inconnu, et l'autre, baptisée L'effondrement de la fiction, a été rédigée par Ibn Jubayr, un exégète qui a fui l'est de la Syrie il y a quelques mois. Tandis que le premier raille un "inconnu qui n'est personne", Ibn Jubayr, s'adressant au comité de Daesh ayant élu le successeur d'al-Baghdadi, pose: "C'est comme si vous disiez 'Ô communauté de Mohamed', nous inconnus avons discuté entre nous et choisi pour vous un inconnu, donc venez à nous et prêtez lui allégeance en aveugle". 

A l'été 2014, Abou Mohammed al-Adnani, alors porte-parole de Daesh, avait lui développé la biographie de son leader, Abou Bakr al-Baghdadi, au moment de signaler sa stupéfiante promotion à la tête d'une institution prétendument restaurée. Il avait livré son nom à l'état-civil, Abou Ibn Awwad al-Badri, avait évoqué son enfance à Samarra en Irak, ses études à Bagdad, son basculement dans la guerre au moment de l'invasion américaine. 

Surprenantes allégeances 

Nasih Amin qualifie même les membres de la choura, cette institution islamique chargée de reconnaître les califes depuis l'avènement du premier calife, Abou Bakr, à la mort de Mahomet, de "criminels et d'innovateurs" (innover en matière religieuse est l'un des pires péchés possibles aux yeux des fondamentalistes). Il leur dénie aussi toute vertu de justice, de savoir et de sagesse, soulignant que s'ils étaient sages les compagnons d'al-Baghdadi ne lui auraient pas permis de se réfugier dans la province d'Idlib, tenue par un groupe salafiste opposé à Daesh. Enfin, ces critiques objectent qu'il est absurde de se vouloir calife lorsque le califat n'existe plus. "Vous vivez toujours dans l'illusion de disposer d'un Etat et d'un califat. Vous ne voulez pas voir que Dieu a détruit votre Etat en raison de votre tyrannie", écrit ainsi Ibn Jubayr. 

Bien sûr, il s'agit là de l'argumentaire de dissidents. Les soldats de Daesh ont commencé, quant à eux, à prêter allégeance à leur nouveau souverain. Mais, comme l'a remarqué sur Twitter Rita Katz, directrice de SITE, un think thank dédié à l'étude des phénomène extrémistes, ces soutiens au compte-gouttes ne proviennent pas toujours des endroits où on les attend ou s'avèrent tardifs. "La filiale irakienne fait partie des dernières à rallier la campagne mondiale d'allégeance, c'est étonnant vu que les branches de Daesh au Bangladesh ou en Tunisie ont déjà rendu publique la leur. Par ailleurs, celles de Libye, du Caucause, de l'Hind (l'Inde selon sa dénomination arabe, NDLR) ne font toujours pas partie de la liste", a-t-elle détaillé. 

Robin Verner