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Après la mort d'Abou Bakr al-Baghdadi, que reste-t-il de Daesh?

Une vue du centre de Raqqa, en octobre 2017.

Une vue du centre de Raqqa, en octobre 2017. - Bulent Kilic - AFP

Abou Bakr al-Baghdadi est mort, au terme d'une opération américano-kurde conduite dans le nord-ouest de la Syrie samedi, mais son organisation lui survit. Daesh a cependant dû se repenser pour survivre à ses déboires militaires.

Traqué, de plus en plus isolé, "calife" d'un Etat fantôme, Abou Bakr al-Baghdadi, tué ce week-end lors d'un raid américain en Syrie, n'avait plus grand chose d'un autocrate dirigeant de première main son organisation criminelle. Il s'affirmait cependant comme la figure tutélaire de Daesh. Et sa longévité à la tête de la milice salafiste lui permettait même de rejeter dans l'ombre les spectres d'Abou Mousab al-Zarquaoui, ancien chef d'al Qaïda en Irak, génitrice de Daesh, ou encore d'Abou Omar al-Baghdadi, son prédécesseur, tué en 2010.

Dans le portrait nécrologique publié par le New York Times dimanche, Hussam Mehdi, combattant de Daesh actuellement emprisonné à Bagdad et qui avait fréquenté - à Camp Bucca où ils étaient tous deux détenus par les Américains en 2004, - Ibrahim Awwad Ibrahim Ali al-Badri al-Samarraï avant qu'il ne devienne Abou Bakr al-Baghdadi, fait ainsi remarquer: "Abou Mousab a été tué, Abou Omar a été tué. Mais Abou Bakr s'est inscrit dans la durée". 

Samedi, les soldats américains, aidés par les Kurdes des Forces démocratiques syriennes, ont pourtant mis un terme à cette existence en forme de défi permanent à la sécurité mondiale. Une opération commando conduite dans le nord-ouest de la Syrie a acculé Abou Bakr al-Baghdadi au suicide... et aux meurtres de trois de ses enfants qu'il avait choisi de garder auprès de lui et de sa veste piégée. Que reste-t-il alors de Daesh dans cette région courant de la Syrie à l'Irak, où sa bannière noire régnait en maîtresse il y a peu encore? 

Double élimination 

Charlie Winter, universitaire spécialiste de l'islamisme et chercheur, notamment au King's College de Londres, a exposé sur Twitter une opinion nuancée sur les retombées concrètes de la mort d'al-Baghdadi pour l'organisation terroriste:

"En termes d'implications tactiques: beaucoup (trop?) a été dit sur le fait qu'al-Baghdadi n'était plus qu'une tête de proue. Cependant, nous savons, en nous fondant sur l'exemple de gens comme Adnani (NDLR: ancien coordinateur des attentats de Daesh à l'étranger, abattu en 2016) que même les membres des échelons supérieurs de l'EI peuvent avoir un impact sur les affaires courantes. En gardant ça en tête, il est entièrement envisageable que la mort d'al-Baghdadi altère à court-terme les opérations de Daesh. Mais, il est également possible qu'elle n'ait pas d'impact discernable. Comme toujours, il faudra attendre pour en savoir plus". 

​​​​​​Cependant l'annonce postérieure par les Kurdes de l'élimination, ce même samedi, du bras droit d'al-Baghdadi et porte-parole de Daesh, Abou Hassan al-Muhajir, pourrait bien rebattre les cartes selon le même expert: "Si al-Baghdadi et al-Muhajir ont bien été tués tous deux au cours de la même journée, Dieu sait ce que ça peut signifier pour Daesh". 

Nouvelle configuration 

Mais, au cas où leur religiosité n'aurait pas suffi, les frappes balistiques américaines se sont chargés de rappeler aux leaders de Daesh qu'ils n'étaient pas éternels. Défaite après défaite, cadavre après cadavre, l'organisation s'est fait une spécialité de penser le coup d'après. Et nourrie d'idéologie, mêlée aux problématiques politiques du Moyen-Orient, elle continue de nuire en Irak et en Syrie. 

Daesh a toutefois adopté une nouvelle attitude, plus adaptée à son affaiblissement présent. Elle s'est convertie aux méthodes de la guérilla. Elle la mène en revanche très différemment suivant que ses troupes opèrent sous le ciel irakien ou les nuées syriennes. Le rapport, intitulé Prévenir une résurgence de Daesh en Irak et en Syrie, publié le 11 octobre dernier par le think thank Crisis Group, qui analyse les situations de conflit, a détaillé les pratiques du mouvement salafiste. 

Bandes nocturnes dans la campagne irakienne 

En Irak, où Daesh a perdu ses ultimes bastions en décembre 2017, les jihadistes fonctionnent sur la base de petites unités, composées généralement de cinq à dix hommes, liées entre elles par la communication mais largement autonomes dans l'action. Par conséquent, ils ont été contraints d'en rabattre sur leurs sinistres ambitions.

Ils sont actifs, pour l'essentiel, dans le nord du pays, entre les confins septentrionaux de la province de Diyala et l'extrémité sud de la contrée de Ninive. Ils hantent aussi les déserts de Jazira et d'Anbar, dans l'ouest. Cette soldatesque, désormais sur le qui-vive, craint plus que tout d'agir à découvert. Ces combattants évitent donc les centres urbains, préférant sillonner les zones rurales, se cantonnant aux zones les plus difficiles d'accès, arides ou montagneuses. Ils se calfeutrent le jour dans des positions souterraines ou au sein de villes évacuées, ravagées par la guerre, et lancent de petites expéditions à la nuit tombée.

Leurs principaux objectifs: kidnapper et rançonner les particuliers, et assassiner des fonctionnaires, notamment les mukhtars (des notables comparables à nos maires). Si l'idée est de décourager l'établissement d'une coopération entre les habitants et l'Etat central, et à terme, de regagner le terrain perdu, deux obstacles majeurs se dressent devant l'entreprise de Daesh, comme le précise le document. Tout d'abord, les populations sunnites, sur lesquelles elle prétend étendre son autorité, ont été durement échaudées par la brutalité "califale" au temps de son apogée et ne veulent plus d'un tel joug. De surcroît, Daesh ne dispose plus de ses anciens réseaux citadins. 

En février dernier, Rita Katz, qui préside la structure SITE étudiant les phénomènes terroristes mondiaux, postait sur Twitter une carte de l'Irak piquée des actions récentes de Daesh. 

Les "idéologues" et la base 

Les effectifs relevant encore de Daesh paraissent en revanche nébuleux. Il faut dire qu'ils sont changeants selon les responsables locaux. Un cadre des forces de sécurité irakiennes a cependant indiqué au Crisis Group que leur composition avait évolué, notant que "dans la défaite" la "proportion des idéologues" avait grandi au détriment de la base. Cette donnée s'affirme comme un facteur supplémentaire de division. Ces dernières années, les idéologues se sont en effet déchirés, souvent violemment, sur des questions religieuses, notamment celle du takfir, ou l'"excommunication" islamique, entraînant des purges. 

Le gros des troupes de Daesh se trouve de fait derrière le grillage des camps tenus par les soldats kurdes. D'après le rapport, ceux-ci détenaient 8000 soldats salafistes irakiens et syriens, auxquels s'ajoutaient 2000 hommes venus d'ailleurs, sans compter les femmes et les enfants. Ces chiffres sont sans doute à revoir: l'offensive turque contre les Kurdes dans le nord de la Syrie a permis des évasions massives de jihadistes et de leurs proches, en plus de perturber profondément la région.

Enclaves syriennes 

Alliances et inimitiés embrouillaient déjà le jeu syrien auparavant. Trois attelages y luttent contre Daesh: les Kurdes, adossés à la coalition internationale chaperonnée par les Etats-Unis, l'armée de Bachar al-Assad, soutenue par la Russie et l'Iran, des brigades d'opposants au dictateur de Damas quant à elles appuyées par la Turquie. 

Et Daesh y semble aussi nocive qu'éparpillée, survivant dans des enclaves dispersées.

C'est dans la région d'Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, qu'Abou Bakr al-Baghdadi a été localisé puis éliminé, ainsi que son bras droit al-Muhajir. Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro, a déclaré ce lundi matin sur BFMTV:

"Ils sont dans cette région d’Idleb qui est la dernière province dans le nord-ouest de la Syrie aux mains des opposants à Bachar al-Assad, dominés par des jihadistes, des cousins germains de Daesh même s’ils se chamaillent entre eux. (...) Donc comme l’a dit Donald Trump, il y avait peut-être une volonté de réorganiser Daesh, sa base territoriale, à partir d’une région qui est frontalière de la Turquie, donc il y a risque éventuellement de passages en Turquie."

Idleb est en effet sous l'influence du groupe Hayat Tahrir al-Sham, une émanation d'al-Qaïda. Dans le coin, Daesh s'en prend principalement à des rebelles, en se rassemblant en cellules souterraines, selon le rapport du 11 octobre. Celui-ci décrit par ailleurs des opérations de plus grande envergure dans le désert de Badiya, au centre de la Syrie, sur les forces du régime d'al-Assad. Dans le nord-est, auprès de son ex-capitale de Raqqa, Daesh fait encore jouer ses réseaux clandestins bien que seulement ponctuellement. Enfin, plus au sud, dans la région pétrolifère de Deir ez-Zor, la guérilla est permanente. Daesh y cible les Forces démocratiques syriennes, multipliant les fusillades déclenchées sans descendre de voiture, les bombes, les assassinats d'hommes isolés.

La succession est ouverte 

Ainsi, Daesh s'acharne à poursuivre la guerre, sous des formes diverses, avec des forces désormais réduites et fragmentées. Toutefois, l'organisation menace toujours de prospérer sur le terreau de l'instabilité locale. Loin d 'être morte donc, la fin d'Abou Bakr al-Baghdadi la prive tout de même d'un liant de première ordre: celui que diffuse l'autorité du leader, y compris lointaine.

Mais le rôle ne devrait pas rester vacant bien longtemps et le haut de l'organigramme de Daesh s'apprête sans doute à repenser sa distribution, et à se choisir un autre "calife". Le grand expert Cole Bunzel, chercheur américain affilié à l'université de Yale et contributeur au site spécialisé Jihadica, a signalé dimanche sur Twitter que les marges de la galaxie jihadiste s'agitaient déjà.

Un dissident s'est même prononcé sur le nom d'un possible successeur, Abdallah Qirdash, aussi connu en tant que Hajji ‘Abdallah. "Au moins un membre d'une faction dissidente de Daesh espère qu'Abdallah Qirdash, un compagnon de Baghdadi à Camp Bucca, deviendra le nouveau calife". En août dernier, le département d'Etat américain mettait la tête de cet ancien théologien d'al-Qaïda en Irak à prix: 5 millions de dollars. 

Robin Verner