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Japan Expo: rencontre avec Yoshiyuki Tomino, le créateur de la saga culte Gundam

Gundam

Gundam - Sotsu Sunrise

Le réalisateur Yoshiyuki Tomino célèbre à Japan Expo, dont il est l'un des invités d’honneur, les 40 ans de la saga Gundam. Il revient sur son parcours où se croisent Osamu Tezuka, Isao Takahata et des robots géants.

Avec ses histoires de robots géants, il a failli faire de l’ombre à Goldorak. Le réalisateur Yoshiyuki Tomino, 77 ans, est cette semaine l'un des invités d’honneur de Japan Expo. Il y célèbre les 40 ans de sa saga culte, Mobile Suit Gundam, dont la popularité au Japon est plus forte que celle de Star Wars. Phénomène de société, la série est si ancrée dans la vie de l’archipel qu’une statue Gundam de dix-huit mètres a même été construite à Tokyo.

Avant d’inspirer l’urbanisme tokyoïte, Yoshiyuki Tomino commence sa carrière en 1964 sur la série Astro Boy d’Osamu Tezuka. Alors âgé de 23 ans, il est chargé du storyboard avant de contribuer à l’écriture de plusieurs scénarios jusqu’à la fin de la série en 1966. De cette période, marquée par une nouvelle manière, plus rapide, de réaliser des épisodes de séries TV, Yoshiyuki Tomino se souvient d’une chose bien précise: "éviter les embouteillages". Si la réponse peut sembler curieuse, elle signifie en réalité que Tomino a pu apprendre grâce au dieu du manga à gérer la masse de travail qui s’accumule lorsque la deadline approche.

"En tant qu’auteur, c’est un génie", explique Tomino, dont la première réalisation fut une adaptation d’un manga du maître, Umi no triton. "C’est un auteur qui a eu beaucoup de chance avec le médium du manga. Le manga permet de catalyser les capacités d’une personne. Si Osamu Tezuka avait été écrivain, il n’aurait pas eu la même carrière. Le manga peut avoir une apparence très douce qui permet de prendre le lecteur par surprise et de le stimuler. Osamu Tezuka excellait dans ce domaine."

"J’avais vraiment du mal avec la manière de faire de Takahata"

En attendant de créer en 1979 Mobile Suit Gundam, où il applique les préceptes de Tezuka, Tomino travaille avec Isao Takahata sur Heidi (1974), puis avec Hayao Miyazaki sur Conan, le fils du futur (1978). Une expérience qui lui laisse un goût amer:

"J’ai compris à cette époque que je n’avais aucune chance face à des personnes qui avaient une véritable éducation et une véritable puissance académique. Si on prend des séries de Takahata comme Heidi ou Anne, la maison aux pignons verts (1979), il y a un côté très laborieux. J’avais vraiment du mal avec la manière de faire de Takahata. On peut quelque part dire que j’ai fui cet homme et ses projets. Je pense que c’est ce genre de choses qui ont fait que par la suite je n’ai travaillé que sur des séries de robots."

Avec Mobile Suit Gundam, Yoshiyuki Tomino s’éloigne radicalement de l'esthétique d’Isao Takahata, bien qu’il partage avec lui un certain goût pour le réalisme. Saga composée d’une trentaine de films, séries et OAV (films destinés à l’exploitation vidéo), Mobile Suit Gundam imagine une troisième guerre mondiale et raconte l’affrontement entre la Fédération et les forces indépendantistes du duché de Zeon, dont l’une des figures est Char Aznable. Grand fan de l'auteur de La Bohème, Tomino a imaginé ce personnage au nom très proche de Charles Aznavour pour lui rendre hommage.

Char Aznable, personnage de Gundam inspiré par Charles Aznavour
Char Aznable, personnage de Gundam inspiré par Charles Aznavour © Sotsu Sunrise

Des robots moins puissants et plus réalistes

Dans la lignée de Mazinger Z et Goldorak de Gō Nagai, Gundam s’inscrit dans le genre mecha, qui offre la part belle aux robots, tout en y apportant une subtilité. Moins puissants, les robots de Tomino sont de simples armes: il ne faut pas compter sur eux pour sauver le monde, seuls les humains le pourront. Un choix qui aboutit à une série dure où les personnages perdent plus facilement la vie que dans Goldorak. Ce style, qui a fait le succès de Gundam, a aussi assuré la légende de son créateur: Tomino a ainsi écopé du surnom de "Kill ’em all" ("Tue-les tous!") en référence à sa tendance à sacrifier ses protagonistes.

Complexe et réaliste, Mobile Suit Gundam brasse aussi de nombreuses thématiques comme le racisme, l'eugénisme ou encore l'immigration. Une densité conceptuelle née grâce aux limites de l'animation, comme le raconte Tomino: "Je voulais faire une œuvre dramatique et j’ai cherché des idées, des concepts qui me permettaient de créer du drame. L'objectif était de donner une existence propre à ces robots géants à forme humaine. Mais comme je savais qu’il y avait une limite à ce que nous étions capables de faire sur le plan de l’animation, l’idée a donc été d’amplifier les concepts de l’histoire." Il ajoute, plus pessimiste:

"On aura beau ajouter tous les concepts du monde, ils ne seront pas visibles à l’écran quand on dessine un Gundam qui bouge. On atteint vraiment la limite quand on voit que Gundam n’est pas bien reçu par la critique... Inversement, il y a un partenariat avec des fabricants de jouets et de maquettes. Eux sont obsédés par l’apparence visuelle de ces robots et ne s’intéressent absolument pas à ces concepts complexes [les produits dérivés Gundam par Bandai génèrent environ 50 milliards de yens par an, NDLR]. J’aimerais avoir de bonnes critiques, mais ma manière de concevoir ces concepts est assez tordue et n’ayant fait que ce genre de choses-là, je pense que c’est un peu fichu pour l’avenir!
Gundam Reconguista in G (2014-2015), une des séries de l'univers Gundam.
Gundam Reconguista in G (2014-2015), une des séries de l'univers Gundam. © Sotsu Sunrise

"La politique ne va actuellement jamais dans le bon sens"

Les quarante ans de Gundam sont célébrés à une période où le gouvernement japonais multiplie les actions pour remilitariser l’archipel. Cette année, le budget annuel alloué à la défense a atteint un record de 47 milliards de dollars. Quelle place peut occuper dans ce contexte Gundam, série pacifiste par excellence?

"La politique ne va actuellement jamais dans le bon sens", commente Tomino. "On en arrive à une situation où l’électeur qui dispose d'un seul vote n’est que peu de choses face à l’évolution des choses. Le plus important n’est hélas pas la remilitarisation éventuelle du Japon, mais le fait que nous vivions dans une époque où l’on est plus pro-guerre qu’anti-guerre. C’est cela qui est le plus difficile à voir. La remilitarisation du Japon n’est qu’une conséquence de cette situation." 

Gundam ne permet-il pas tout de même d’alerter le public sur ces questions? Tomino en doute: "Cela va peut-être vous paraître très froid, mais je ne pense pas que ces œuvres puissent vraiment avoir une influence. Il y a eu beaucoup d’œuvres qui ont été anti-guerre tout au long de l’histoire de l’humanité et ne serait-ce qu’au XXe siècle les guerres se sont répétées sans cesse. Je ne pense pas que l’on puisse vraiment créer un film ou un dessin animé anti-guerre."

Yoshiyuki Tomino, le créateur de Gundam
Yoshiyuki Tomino, le créateur de Gundam © Sotsu Sunrise
Jérôme Lachasse