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Les coulisses des films de Miyazaki et Takahata racontés par le maître de l’animation Yōichi Kotabe

Le Tombeau des Lucioles d'Isao Takahata

Le Tombeau des Lucioles d'Isao Takahata - Ghibli

Génie de l'animation, Yōichi Kotabe raconte sa collaboration avec Isao Takahata et Hayao Miyazaki sur des classiques comme Horus, Nausicaä et Le Tombeau des lucioles.

De Nausicaä de la vallée du vent de Hayao Miyazaki au Tombeau des lucioles d’Isao Takahata en passant par Mario et Zelda chez Nintendo, Yōichi Kotabe a participé à quelques-unes des œuvres les plus marquantes de la culture japonaise. Invité d’honneur du festival d’Annecy mi-juin, ce maître de l’animation célébré pour l’élégance de son trait et la rondeur du mouvement de ses personnages a accepté de retracer sa carrière pour BFMTV.

Né en 1936, il connaît ses premiers émois cinéphiliques en découvrant dans les ruines du Japon d’après-guerre plusieurs films d’animation en couleur comme Blanche-Neige. "On manquait de tout à cette époque", se souvient-il. "Dans ce contexte, voir ces films nous transportait dans un autre monde. C’était impressionnant, magnifique, saisissant. Ce qui me plaisait, c’était de suivre la manière dont les personnages allaient être mis en mouvement: cette impression d’être face à des êtres de chair et de sang animés d’une vie propre."

Comme Miyazaki, il découvre en 1958 le premier film japonais d’animation en couleur, Le Serpent Blanc de Taiji Yabushita et Hiroshi Okawa. Un choc qu’il ressentira tout autrement quelques années plus tard: "Ce film qui m’avait semblé plus faible d’un point de vue technique que d’autres productions américaines m’est apparu [une fois devenu animateur] beaucoup plus précieux parce que je parvenais à y saisir la passion des animateurs. Il y avait une énergie incroyable pour essayer de faire exister les personnages. Je pense que c’est cette énergie qui fait la réussite ou l’échec d’un film."

En 1959, Yōichi Kotabe intègre Tōei Animation, où il rencontre Isao Takahata. En 1963, ils se lient d’amitié avec un nouveau venu: Hayao Miyazaki. En 1964, Miyazaki et Takahata sont engagés dans le bras-de-fer qui oppose le studio au syndicat des travailleurs. Contraint à une forme de clandestinité après avoir été démantelé une première fois par la compagnie, le syndicat "revendiquait un meilleur niveau de rémunération [leur salaire est alors inférieur au salaire moyen japonais, NDLR], l’établissement d’un certain nombre de prestations sociales, une amélioration des conditions de travail et militait pour que la compagnie produise des œuvres de qualité", explique Kotabe.

La magie de Ghibli est déjà présente

En raison "de leur aisance à l’oral, de leur force de conviction et du degré de confiance que les gens plaçaient en eux", Takahata est nommé délégué général adjoint du syndicat et Miyazaki en devient le secrétaire général. En 1965, le trio se lance dans Horus, prince du Soleil (1968), que réalise Takahata. Le succès n’est pas au rendez-vous et le trio s’oriente vers la télévision. La sortie en 1972 de Panda, petit Panda, toujours signé Takahata avec Miyazaki au scénario et Kotabe comme co-directeur de l’animation, est quant à elle un triomphe:

"Quand le premier film est sorti, on est allé dans une salle de cinéma avec Takahata, Miyazaki et Yasuo Ōtsuka, l’autre directeur de l’animation. On a été soufflé de voir à la fin de la projection les enfants se mettre à chanter la chanson en chœur avec le générique. Les paroles étaient très faciles à mémoriser, mais cet entrain nous a enchantés. Le film avait trouvé son public! Il est d’une durée parfaite pour les enfants. On avait eu ce problème avec Horus: on nous avait dit que le film était trop long, que les enfants se mettaient à courir dans les travées…"

Ce qui va devenir la magie de Ghibli est déjà présente, d’autant que Panda Petit Panda contient plusieurs scènes qui seront réutilisées dans Mon voisin Totoro (1988) et Ponyo sur la falaise (2008). En 1974 Miyazaki, Kotabe et Takahata se retrouvent pour Heidi. Takahata se charge toujours de la mise en scène, tandis que Miyazaki est responsable du layout [la composition de l'image, NDLR] et Kotabe de la conception des personnages et de la direction de l’animation. Pendant la production, Takahata forge l’expression de character designer pour désigner le travail de Kotabe. "De Horus au Conte de la princesse Kaguya, Takahata a inventé des mots pour décrire de la manière la plus précise la contribution de ses collab orateurs", précise Ilan Nguyên, spécialiste de l’animation japonaise et traducteur de Yōichi Kotabe.

Entre les trois hommes, la collaboration se poursuit avec la série Marco (1976). Kotabe et Takahata se retrouvent ensuite au cinéma avec Kié la petite peste (1981) et surtout Le Tombeau des Lucioles (1988). Son intervention sur le chef d’œuvre de Takahata est aussi discrète que remarquable: "Au moment de la production, en 1987, j’étais déjà employé par la société Nintendo. C’était un petit peu compliqué de travailler [sur Le Tombeau des Lucioles]. C’est mon épouse, Reiko Okuyama, qui a été contactée par la production, qui lui a confié la séquence où les enfants jouent au bord de la mer. Pour l’animation de l’eau, Takahata lui a demandé de travailler avec moi."

L’envol de Miyazaki

Comme Kotabe est alors à temps plein chez Nintendo, il doit s’occuper de cette longue séquence après ses heures de travail: "Je ne m’étais pas rendu compte de la difficulté [de cette scène], assure-t-il plus de trente ans après. "Pour animer cette séquence, on travaillait à deux: ma femme commençait par les poses-clés des personnages, puis j’essayais d’adapter l’animation des vagues au mouvement des enfants." Depuis Horus, Kotabe est considéré comme un des meilleurs animateurs pour les scènes aquatiques. L’intéressé reste modeste: "Ce n’est pas quelque chose que j’ai voulu faire ou dont je me réclame." Il préfère louer le talent de Yasuo Ōtsuka, autre maître de l’animation dont il a pris la relève sur les séquences aquatiques de Horus.

Yōichi Kotabe se souvient également du génie dont Hayao Miyazaki a fait preuve sur ce film. La production avait pris un tel retard qu’elle avait été interrompue par le studio. Alors que le syndicat se battait pour reprendre le travail sur ce long métrage, "les animateurs ne pouvaient pas rester les bras croisés et ont été envoyés travailler sur des séries [comme Rainbow Sentai Robin et Sally la petite sorcière, NDLR]". Miyazaki a profité de cette opportunité pour développer son style. Lorsque la production de Horus a repris, c’est donc un animateur ragaillardi qui a débarqué et a multiplié les propositions de personnages et les esquisses de décors: "On était très surpris, car cela empiétait sur le travail du décorateur, mais ses propositions étaient tellement convaincantes que Takahata en a inclus certaines dans sa mise en scène", raconte Kotabe. Plus d’un demi-siècle après, il est encore marqué par la générosité de Takahata et ses efforts pour inclure chaque membre de son équipe dans le processus créatif de Horus:

"Ce film a signifié pour nous une implication bien plus forte et beaucoup plus satisfaisante que sur les films précédents [de Tōei]. On faisait des propositions sur la trame ou la conception graphique des personnages, puis on réunissait le tout et on discutait, on débattait de ce qui pourrait être la meilleure orientation. Ce qui me frappait lors de ces discussions, c’était la capacité de Takahata à orchestrer les différentes propositions pour essayer de construire le meilleur. Ça me semblait une manière très démocratique de procéder même si pour mon épouse cela ressemblait presque à une forme de tyrannie."

"Je ne suis pas si féru que ça des films de Miyazaki"

Devenu réalisateur de séries puis de films dans les années 1970, Miyazaki est moins ouvert que Takahata, précise Kotabe. Malgré son image d’auteur intransigeant, le créateur de Mon voisin Totoro sait se montrer généreux, précise-t-il. En 1983, alors que Miyazaki est en train de terminer Nausicaä de la vallée du vent, il contacte Yōichi Kotabe pour lui demander “un coup de main” sur "une dizaine de plans", un passage assez court du film où Nausicaä marche sur une surface dorée composée de tentacules. "De façon assez détendue", l’animateur se met au travail en s’appuyant sur un storyboard et des layouts très précis de Miyazaki.

En découvrant le film, Kotabe s’est rendu compte qu’il s’est occupé de l’une des scènes les plus importantes du film: "C’était très embarrassant - à tel point que j’ai appelé Miyazaki pour lui dire qu’il aurait dû me prévenir! Et comme c’était une dizaine de plans, je ne m’attendais pas à être en plus crédité au générique!" Malgré cette expérience positive, Kotabe n’a pas eu l’occasion de collaborer une nouvelle fois avec Miyazaki. Depuis le milieu des années 1980, il s’est surtout consacré à Nintendo, où il a travaillé sur Mario, Zelda et Pokémon. Il ne regrette pas. Depuis ses débuts, "le jeune animateur au cœur pur" qu’était Miyazaki est devenu une icône mondiale et Kotabe reste un peu hermétique à son œuvre:

"Je ne suis pas si féru que ça de ses films en tant que réalisateur. Je lui souhaite de parvenir à retrouver ses premières dispositions en tant qu’animateur: cette énergie, cette ingénuité dans la proposition des idées - y compris pour la mise en scène de quelqu’un d’autre. Le plus beau moment de sa carrière reste celui où il était animateur au service de la mise en scène de Takahata. Je pense que s’ils avaient continué à travailler de cette manière-là d’autres chefs-d’oeuvre de l’animation japonaise auraient pu voir le jour."

Jérôme Lachasse