BFMTV

Un policier du 93 témoigne: "On n'ira pas éternellement au casse-pipes"

Les funérailles d'un policier de la BAC, Eric Lales, décédé en 2011 après avoir été blessé par balles à Vitrolles.

Les funérailles d'un policier de la BAC, Eric Lales, décédé en 2011 après avoir été blessé par balles à Vitrolles. - Anne-Christine Poujoulat - AFP

Alors que les syndicats rencontrent ce lundi le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve pour discuter des moyens de la police, BFMTV.com est allé à la rencontre d'un "flic de terrain", pas syndiqué, qui tire un constat alarmant de la situation. Interview.

Laurent(*) travaille dans une brigade anti-criminalité (BAC) en Seine-Saint-Denis, un département qu’il arpente depuis une dizaine d’années. Non-syndiqué, il a accepté de raconter anonymement à BFMTV.com ses conditions de travail, ses inquiétudes, et le malaise grandissant dans la police face à une délinquance parfois mieux armée qu’elle. Ce même jour, les syndicats rencontrent le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve pour en discuter.

Dans quel état d’esprit êtes-vous?

On est tendus, car meurtris et menacés explicitement. Jeudi dernier, un médecin a été agressé devant chez lui parce qu’on l’a confondu avec un policier. Le même jour, en Belgique, on a démantelé à temps une opération terroriste qui visait des policiers. Dimanche, c’est un gendarme qui a été grièvement blessé. Franchement, l’ambiance est malsaine. 

Quel est votre armement habituel en patrouille?

Généralement, on a chacun un Sig Sauer, avec 30 cartouches. Il y a trois ou quatre ans, on nous a remplacé nos munitions 9mm Parabellum par des Cop, un modèle qui ne perfore plus de part en part mais dont l’impact serait plus puissant, selon les fabricants. La réalité, c’est que face à des mecs équipés de gilets pare-balles, elles sont proprement inefficaces, et ne nous permettent pas de nous défendre.

Des gilets pare-balles sur des délinquants?

Bien sûr. Aujourd’hui, dans tous les quartiers où il y a du trafic de stupéfiants, il y a aussi des armes de guerre et des gilets pare-balles. On le voit sur la vidéo de propagande d’Amedy Coulibaly: il porte un gilet qui apparaît de meilleure facture que le nôtre, plus souple. C’est quand même un comble! Nous, nos gilets ne sont jamais renouvelés, alors que tout bon militaire vous dira que le kevlar doit être changé tous les cinq ans pour une protection optimale. Quant à la housse à l’intérieur, j’en ai demandé une neuve depuis des mois... Rien.

Les fusillades restent rares dans les banlieues. Est-il nécessaire de mieux vous armer?

Heureusement qu’elles sont rares, mais ce qui l’est moins, ce sont les armes! Il arrive d’entendre sur nos ondes qu’on recherche "un véhicule où le passager est armé". Et quand on envoie une BAC dans un trafic de stups, il y a toujours des armes lourdes dans leurs planques. On est de moins en moins à l’abri de rester au tapis. Aujourd’hui, sans négocier, je peux acheter une kalachnikov avec deux chargeurs pour 700 euros dans certains quartiers. Même si ce sont de vieilles armes, elles font des dégâts. Il y a trente ans, les petits voyous se figeaient devant la police, seul le grand banditisme était armé. Maintenant, le voleur de voiture a les mêmes armes que nous.

Comment réagit votre hiérarchie?

Elle ne nous aide pas à travailler. Un exemple frappant: jeudi soir, pendant la traque des frères Kouachi, on ne savait pas précisément où ils étaient. J’entends sur les ondes qu’une grosse voiture dans le 93 a refusé d’obtempérer à un contrôle et a pris la fuite. Réponse du Centre d’information et de commandement: "Cessez toute poursuite". Les collègues ont dû laisser filer la voiture, sans savoir pourquoi elle prenait la fuite, alors qu'il y aurait pu avoir un lien avec les Kouachi. Et ça, ça arrive souvent, surtout avec les deux-roues. On ne les prend jamais en chasse dans le 93. Pourquoi? Parce que s’il y a un accident, la police sera incriminée, et les quartiers risquent de s’embraser. On achète la paix sociale mais on nous empêche de faire correctement notre boulot.

Existe-t-il aujourd’hui des zones où les policiers ne vont plus?

Il y a des quartiers extrêmement difficiles, comme la cité des Poètes, à Pierrefitte-sur-Seine, mais je n’ai aucun exemple de cité dans le 93 où les policiers ne peuvent pas du tout entrer. 

Le Plan VigiPirate change-t-il votre quotidien?

On est encore plus vigilants dans notre travail. En revanche, ce n’est pas une solution pérenne, car on fonctionne avec 100% des effectifs: tous les congés ont été annulés jusqu’à nouvel ordre. On fait des nuits, des jours, on ne compte pas les heures. Vous savez, quoi qu’il arrive, on le fera, le job. Si demain, je dois m’interposer entre une "bastos" (balle, ndlr) d’un terroriste et un Noir, un Blanc, un vieux, un jeune, je le ferai, c’est mon métier. On n’est pas que des "sales flics racistes", comme on entend souvent. Mais on n'ira pas éternellement au casse-pipe sans reconnaissance, sans moyens. Le Raid et le GIGN sont très bien équipés. Quid des policiers de sécurité publique?

Vous sentez-vous comme le "parent pauvre" de la sécurité?

Disons que d’un côté, les autorités veulent absolument assurer la sécurité du public. Mais d’un autre, on ne parle que de renforcer la justice ou les renseignements! Ces derniers font un boulot formidable et ingrat, mais qui sont les agents en première ligne? Ce sont toujours les policiers de la sécurité publique. Ils sont les moins considérés par la hiérarchie, les moins bien armés, et pourtant les premiers à tomber, comme nos trois collègues la semaine dernière… Il faut certes des moyens pour la justice et le renseignement, mais aussi pour ceux qui s’occupent d’assurer la sécurité tous les jours des commerçants, des passants, de l’imam ou du rabbin. 

(*) Prénom modifié.