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"No make-up": quand l'injonction du maquillage vole en éclats

Une mannequin coiffée et maquillée lors d'un défilé à Londres le 15 février 2020 (photo d'illustration)

Une mannequin coiffée et maquillée lors d'un défilé à Londres le 15 février 2020 (photo d'illustration) - Ben Stansall

Elles sont de plus en plus nombreuses à ne plus vouloir se maquiller. Affirmation de soi, refus des diktats de la beauté: un geste bien loin des considérations purement esthétiques.

C'est la tendance beauté de ces dernières années. Nombreuses sont les stars, d'Adèle à Alicia Keys en passant par Pamela Anderson, à avoir adopté le "no make-up" et à avoir abandonné - à l'occasion pour certaines, définitivement pour d'autres - mascara, fond de teint et fard à paupière.

On se souvient de l'intervention de la présentatrice de télévision australienne Tracey Spicer dès 2014 lors d'une conférence Tedx. Elle s'était démaquillée, défait le brushing, avait retiré robe moulante et talons hauts sur scène, expliquant pourquoi elle ne souhaitait plus passer une heure à se maquiller tous les jours, même pour passer à l'antenne.

Le mouvement est planétaire et les articles sur le sujet fleurissent: "L'art du no makeup en dix étapes", "Comment copier le look no make-up des mannequins" ou encore "Le no make-up sur tapis rouge: pourquoi c'est glamour".

Les Françaises se maquillent de moins en moins

Une tendance qui se vérifie aussi bien chez les chanteuses, les actrices, les mannequins, les candidates à Miss univers que les anonymes. Selon une étude Ifop pour le label Slow cosmétique publiée ce mercredi, les Françaises se maquillent de moins en moins. Seules deux femmes sur dix déclarent se maquiller quotidiennement alors qu'elles étaient le double il y a seulement trois ans. Et pour celles qui usent toujours du tube de rouge à lèvres ou de l'eye-liner, près de la moitié d'entre elles disent les utiliser beaucoup moins. Le secteur a d'ailleurs perdu en quelques années près d'un million d'acheteurs et d'acheteuses.

C'est le cas de Manon (qui a souhaité que son prénom soit modifié), une comédienne de 34 ans, qui ne se maquille plus que pour les grandes occasions. "J'ai complètement arrêté le fond de teint depuis un an ou deux, raconte-t-elle à BFMTV.com. Au début, je l'avais fait avant l'été en me disant que cela ferait respirer ma peau; sur scène ou sur un plateau on a toujours une grosse couche de maquillage. Et puis finalement j'ai continué." Notamment parce qu'elle en avait marre de se mettre "des trucs chimiques sur le visage".

Si, pour une fête ou un anniversaire, il lui arrive de temps en temps de se maquiller les yeux ou de mettre du rouge à lèvres et pour un casting d'appliquer un peu de poudre, cela ne lui pose plus aucun souci de sortir le visage "nu" et de rencontrer des professionnels sans être maquillée.

"Au début je me disais 'mon Dieu, on va croire que je sors du lit' et puis maintenant je m'en fiche et je me suis rendu compte que je pouvais tout à fait plaire, un ami m'a dit qu'il me préférait sans maquillage, cela redonne confiance."

Une démarche "positive", considère pour BFMTV.com Laura Gélin, psychanalyste et psychothérapeute, qui y voit le signe d'un besoin d'authenticité dans une époque où les retouches photoshop ont de moins en moins la cote.

"Ce refus de l'artificiel, de correspondre à des clichés et cette volonté d'essayer de se revendiquer et d'être accepté comme on est, avec des cernes et un bouton sur le nez, c'est un vrai signe d'affirmation de soi."

Une démarche "salutaire"

Sans pour autant tomber dans les extrêmes - "ce n'est pas parce qu'on met du blush qu'on est dans le faux, on peut tout à fait se maquiller en restant naturelle" - la psychanalyste Laura Gélin considère également que cette question dépasse largement les considérations esthétiques et la juge bien plus profonde qu'elle n'y paraît. La mode du "no make-up" serait "salutaire", notamment pour les plus jeunes.

"Les adolescentes et pré-adolescentes usent et abusent des filtres sur les réseaux sociaux, poursuit Laura Gélin. Pour agrandir les yeux, éclaircir la peau, en gros gommer tout ce qui nous rend particulier. Si cette saine démarche peut pousser les jeunes à moins lisser leur image et affirmer leur particularité, ce serait une très bonne chose."

Parmi les arguments qui reviennent le plus souvent notamment chez les moins de 25 ans selon l'enquête de l'Ifop: la volonté d'améliorer la qualité de sa peau, de revenir à un visage naturel et dépourvu de produits chimique. Contrairement aux femmes de plus de 65 ans, les moins diplômées ou encore les habitantes de la région parisienne: pour ces catégories, ne pas se maquiller est perçu comme du laisser-aller.

Le bien plutôt que le beau

Le refus du maquillage relèverait même de questionnements liés à l'identité, analyse pour BFMTV.com le philosophe Bernard Andrieu, professeur à l'Université de Paris. "En ne se maquillant plus ou beaucoup moins, on enlève un masque factice et inamovible pour retrouver un visage vivant qui correspond à ce que l'on est vraiment."

Ce spécialiste du corps voit également dans le remplacement des produits de beauté par des produits de bien-être, voire de santé, la marque d'une démarche écologique.

"L'idée, c'est de se tourner vers une pratique durable de la beauté. On s'oriente de plus en plus vers ce qui fait du bien plutôt que ce qui est présenté comme beau, avec un refus des produits artificiels qu'il faut renouveler sans cesse."

L'émancipation des normes

La tendance au zéro maquillage semble également s'inscrire dans un mouvement plus général d'affranchissement des diktats. En parallèle du mouvement "no-bra" - le choix de ne plus porter de soutien-gorge - ou encore de la volonté de ne plus s'épiler, la tendance "no make-up" serait également une forme de critique des normes de beauté imposés aux femmes, estime encore le philosophe Bernard Andrieu, auteur de Rester beau.

"C'est une manière de s'émanciper des normes masculines et hétéronormées selon lesquelles les femmes devraient correspondre à certains standards de beauté. C'est aussi une forme de libération du point de vue des normes culturelles genrées. En cela, on peut y voir une revendication à imposer ses propres normes. Le signe d'une réappropriation de son corps."

"L'injonction à être sexy"

Avec le "no make-up", il en irait même de l'égalité entre les genres. C'est le point de vue d'Alix Chazeau-Guibert, une des porte-parole de l'association Osez le féminisme. "Ce mouvement est le symbole d'une prise de conscience de cette injonction très lourde faite aux femmes qui consiste à forcément s'apprêter lorsqu'elles sont dans l'espace public", pointe-t-elle pour BFMTV.com.

Cette militante rappelle le récent refus de Sara Forestier d'être maquillée pour une interview télévisée. "J'adore le maquillage, j'adore la féminité, j'aime les nues, je n'ai pas de problème avec ça. Mais j'ai un problème avec l'injonction. (...) Il y a cette injonction à être sexy, toujours, cette injonction à être glamour. Or une femme, ce n'est pas que ça", déclarait l'actrice. Pour Alix Chazeau-Guibert, cela représente également une charge, mentale et financière, supplémentaire pour les femmes.

"La valeur d'une femme et sa place dans la société, son intelligence et ses capacités ne sont pas corrélées à son maquillage, ajoute la porte-parole de l'association. C'est injuste car les hommes, eux, n'ont pas besoin de cela."

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV