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"J'ai peur de contaminer les gens": entre inquiétude, solitude et colère, les Ehpad face au coronavirus

Emmanuel Macron dans un EHpad parisien, le 6 mars 2020.

Emmanuel Macron dans un EHpad parisien, le 6 mars 2020. - LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

Alors que la population est appelée à se confiner et que le virus frappe durement certains établissements pour personnes âgées dépendantes, familles, proches et soignants font part de leur désarroi face à cette situation inédite.

En temps normal, l'emploi du temps de Sylvie est rythmé par ses trois visites hebdomadaires à sa mère, 87 ans et résidente d'un Établissement d'hébergement pour personne âgée dépendante (Ehpad) depuis sept ans. "Je ne l'ai pas vue depuis le mercredi 4 mars", se désole-t-elle par téléphone, jointe par BFMTV.com. Sylvie a 59 ans. Pré-retraitée, elle vit dans la Somme et sa mère réside à Amiens. 

Le samedi 7 mars en début d'après-midi, la quinquagénaire reçoit un appel du service infirmier de l'Ehpad lui enjoignant de ne plus venir, que les visites étaient suspendues. Comme une anticipation des consignes officielles: le mercredi suivant, le gouvernement annonçait l'interdiction des visites dans les maisons de retraite. Le lundi d'après, 16 mars, Emmanuel Macron demandait le confinement général de la population. Des mesures destinées à ralentir l'épidémie de coronavirus qui sévit partout dans le monde et a déjà contaminé en France 29.155 personnes et causé la mort de 1696 en milieu hospitalier, selon le dernier bilan communiqué jeudi soir.

Au 31 décembre 2016, la France comptait 7438 Ehpad, selon l'Insee, avec une capacité de 605.061 places. Des lieux qui abritent une population âgée, fragilisée par le grand âge ou parfois la maladie. Des personnes que le Haut comité de Santé publique considère comme étant "à risque" face au Covid-19 et qu'il faut nécessairement protéger.

Avoir des nouvelles coûte que coûte

"Le mercredi 11, j'ai quand même essayé d'aller à la maison de retraite. Je suis restée derrière la porte vitrée, Maman traversait le hall à cet instant. Je l'ai aperçue mais elle ne m'a pas vue", raconte Sylvie, démunie face à cette situation. Depuis, elle ronge son frein, se "fait une raison" sans essayer d'y retourner et tente d'obtenir des nouvelles en se heurtant à des difficultés. "Maman a la maladie d'Alzheimer, elle n'a plus le téléphone en chambre", explique-t-elle.

Pour contourner cet écueil, Sylvie "appelle un jour sur deux l'équipe soignante" qui lui "donne gentiment des nouvelles". "Ça ne dure jamais plus de deux minutes mais je suis rassurée", poursuit-elle. Le jour où elle n'appelle pas les infirmiers, elle téléphone à "une autre résidente" qui lui parle de sa maman. Sylvie l'avait appelée le jour où nous l'avons contactée. "Ce matin, elle était en larmes. Elle n'a plus d'odorat, elle a peur d'être malade." 

Actualité anxiogène

A ce jour, aucun cas de coronavirus n'est avéré dans l'établissement amiénois. Mais l'inquiétude, elle, est bien présente. Exacerbée par l'actualité anxiogène. Dans ces endroits à l'abri du reste du monde, la télévision constitue bien souvent un lien primordial avec l'environnement extérieur. Une fenêtre plus que jamais nécessaire en cette période d'isolement.

Depuis plusieurs semaines déjà, l'information est en boucle sur la propagation du virus et ses dégâts. Dans les Vosges, l'Ehpad de Cornimont a subi la perte de 20 résidents "en lien possible avec le Covid-19", avancent les autorités. En Haute-Marne, à Saint-Dizier, 16 résidents d'une structure similaire sont décédés et une quarantaine d'autres sont sous surveillance. A Paris, 16 pensionnaires de l'Ehpad de la Fondation Rothschild sont morts, et 81 autres étaient contaminés mardi. Ce même jour, on estimait que 148 Ehpad d'Île-de-France avaient détecté en leur sein au moins deux cas de coronavirus. 

"On se fait des films"

"Je comprends qu'ils veulent bloquer pour empêcher le virus d'entrer, mais le souci c'est que les familles n'ont pas beaucoup de nouvelles", déplore Sylvie. Inquiète, elle évoque "l'angoisse", imagine le pire: "Si on n'a pas le droit de voir nos parents une dernière fois…" Elle résume: "On se fait des films."

Elle a pensé à Skype, mais son espoir a d'abord été douché. "J'en ai parlé à une infirmière, elle m'a dit: 'Si vous saviez le travail qu'on a'", ce que Sylvie comprend aisément. Mais depuis notre discussion, Sylvie a été contactée par l'animatrice de l'Ehpad pour lui proposer une conversation par Skype. "Ça ne sera pas facile de communiquer, mais au moins je pourrai la voir!", se réjouit-elle.

Deux masques par jour et par soignant

A quelques centaines de kilomètres de la Somme, en Bretagne, Chloé a plongé dans le grand bain lundi. Âgée de 20 ans, la jeune Bretonne est élève aide-soignante. Initialement, elle devait faire un stage "à domicile", c'est-à-dire dans le jargon assurer les soins des personnes dépendantes toujours à domicile.

"Mon stage a été annulé car ils ne voulaient pas prendre de risque", détaille la jeune femme. "Mon directeur voulait absolument qu'on ait un stage. (...) Moi, j'ai été appelée en renfort dans un Ehpad des Côtes-d'Armor", poursuit-elle.

"Au début j'appréhendais beaucoup car on m'avait dit qu'il n'y avait pas de protection pour les soignants", relate l'étudiante. Finalement, après deux journées sans masque, un stock est arrivé mercredi. "La cadre de service nous a dit que ça ne servait à rien" la veille. "On a le droit à deux masques par jour." La denrée est aussi rare que précieuse: "Ce matin (jeudi, NDLR), je suis allée en demander, je me suis fait à moitié rouspéter dessus", confie-t-elle.

"Quand est-ce que ça finit?"

Au sein de l'établissement, les pensionnaires, au nombre d'environ 90, ne sont "pas du tout confinés", selon Chloé. "Il n'ont juste pas le droit aux visites. Mais ils mangent tous ensemble, font des activités ensemble. Ils ont le droit de sortir dans le jardin avec un soignant." 

Deux d'entre eux ont été isolés du reste des résidents, mais "on ne sait pas encore ce qu'ils ont", indique prudemment Chloé. "La phrase qui ressort le plus souvent chez les résidents c'est: 'Quand est-ce que ça finit? J'ai pas le moral'", rapporte l'élève aide-soignante qui estime que son stage "se passe bien" en dépit du stress et se dit "beaucoup plus confiante" depuis l'arrivée des masques. Elle confesse appréhender "l'après", la fin de sa formation, normalement prévue cet été. "On se pose tous cette question."

L'angoisse des soignants

Tous les soignants ne font pas preuve du même sang-froid que Chloé. Anne*, également aide-soignante dans un Ehpad, fait à son tour part de l'absence de masques et raconte la peur qui la tenaille dans un mail adressé à BFMTV. Sa crainte d'être "potentiellement des porteurs sains" et son mari, une personne "dite à risque" qui souffre entre autres de problèmes cardiaques, de diabète et d'hyperthyroïdie. 

"J'ai signalé à ma hiérarchie ce souci, on m'a répondu que l'établissement était sous cloche, qu'il n'y avait pas de résident contaminé et que s'il y avait une contamination elle viendrait de l'extérieur! Qu'il n'est pas utile de porter un masque!"

Pour protéger au mieux ses proches, la soignante dit avoir mis en place son propre protocole de désinfection en arrivant chez elle: "J'enfile des gants je me déshabille entièrement, dépôt de mes vêtements dans une boîte plastique, j'enlève mes gants que je jette dans une poubelle, je me désinfecte les mains au SHA (Solution hydroalcoolique, NDLR), j'enfile un peignoir et direction salle de bain pour une douche, remettre des nouveaux vêtements, désinfecter la baignoire, serviette de toilette dans la machine à laver", avant de se désinfecter à nouveau ses mains et s'autoriser à rejoindre enfin son mari. Son message trahit une nervosité exacerbée, certainement partagée par de nombreux soignants:

"J'ai TELLEMENT PEUR de contaminer les gens autour de moi!"

"Je me dis: qui est-ce qu'on va retrouver?"

En Bretagne, comme Chloé, René* est bénévole au sein de l'équipe d'animation d'un Ehpad. Son épouse travaille comme aide médico-psychologique dans le même établissement. Avant la suspension des visites, le retraité avait pour habitude d'y intervenir environ une fois par mois. Pour assurer des ateliers de chant, de discussion. "C'est plus de l'occupation qu'autre chose, c'est une présence", raconte-t-il à BFMTV.com, "quelque chose de convivial". Pour l'heure, aucun cas suspect de Covid-19 n'est recensé dans cet établissement du littoral. "Ils ont fermé l'Ehpad aux visiteurs très tôt", explique René, cependant très inquiet quant à la pénurie de masques.

Pour pallier la carence, son épouse, qui n'a pas souhaité témoigner, confectionne des masques en recyclant le tissu de vieux vêtements: "(Elle) va jusqu'à démonter ses soutien-gorges pour récupérer les élastiques pour faire des masques. C'est de la folie!" Avant le confinement, "chaque fois que quelqu'un rentrait dans la résidence, ce matériel (les masques, NDLR) repartait dans les poches des kinés, des familles", accuse le retraité. "Au début de l'épidémie, j'ai vu un reportage à Paris avec un mec qui promenait son chien avec un masque FFP2". Il l'avoue, ces image l'ont rendu "fou".

Impuissant, René se fait du souci. Un tourment à multiples facettes. Pour le personnel, déjà "à flux tendu" alors que personne n'est - encore - malade. Pour sa femme, bien sûr: "Elle ne dit rien. Elle aime son boulot, ses petits vieux. Mais pour qu'elle fabrique des masques comme ça, c'est qu'elle n'est pas tranquille". Son inquiétude se cristallise aussi sur les résidents: "Ils sont confinés depuis quinze jours. Ils vont péter les plombs" sans visite de leurs proches, prédit-il, pessimiste. A la fin de la crise, "je me dis: qui est-ce qu'on va retrouver?"

*Le prénom a été changé.

Clarisse Martin