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Festival de Cannes: Pourquoi Netflix fait peur au cinéma français

Le siège de Netflix, en Californie.

Le siège de Netflix, en Californie. - JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Alors que Netflix ne devrait pas figurer en compétition officielle lors du Festival de Cannes, la plateforme américaine continue d’inquiéter les professionnels du secteur.

Une œuvre Netflix Palme d’or à Cannes? Ce n’est franchement pas pour tout de suite. Alors que la liste des films en compétition doit être dévoilée ce jeudi, aucune production du géant américain s’y retrouvera, a annoncé le directeur des contenus de Netflix, Ted Sarandos. D’un côté, le Festival – contrairement à l’année passée – exige désormais que chaque film présenté bénéficie d’une sortie en salles. De l’autre, Netflix argue que la réglementation sur la chronologie des médias ne lui permettrait de proposer un film d’abord diffusé dans les salles obscures que 36 mois plus tard sur sa plateforme.

La problématique dépasse largement le débat de cinéphile autour de la question "un film n’est-il un film que s’il sort au cinéma?". Pour certains acteurs de l’industrie du cinéma, il s’agit surtout de montrer que Netflix est une menace réelle. Pour le moment, la fréquentation des salles est plutôt stable: 209 millions de spectateurs de cinéma en 2017 (-2% par rapport à 2016). "Netflix veut tout garder pour lui. La seule chose qu’il veut, c’est que les spectateurs s’abonnent et n’aillent nulle par ailleurs", regrettait sur Europe 1 Marc-Olivier Sebbag, le directeur général de la FNCF, qui regroupe les exploitants de cinéma.

"Deux mondes à deux vitesses différentes"

A date, le succès du géant américain (3,5 millions d’abonnés en France selon Libération) est d’ailleurs plus inquiétant pour les chaînes de télé que pour les exploitants de salles. Toutefois, selon Pascal Lechevallier, spécialiste des nouveaux médias, "toutes les études sont claires: on est plus sur des sujets de complémentarité que de rivalité". Mais "ce sont deux mondes qui fonctionnent à deux vitesses différentes. On parle du Festival de Cannes, mais pour Netflix, c’est juste un moyen de gagner des prix, pour avoir de la promo gratuite et une certaine légitimité du grand public". Selon lui, "la bataille que mène Netflix est plus sur les séries, qui offrent plus de liberté en terme d’accès, et qui ne répondent à aucune chronologie des médias".

Aux Etats-Unis, cette réglementation n’existe pas: "un studio, à partir du moment où Netflix le paie, libère le film à une vitesse qui est variable, qui peut aller de quatre mois à 12 ou 13 mois", détaille Pascal Lechevallier. En France, le projet de réforme de la chronologie des médias, proposé par deux médiateurs, doit permettre aux plateformes la possibilité de diffuser les films 14 mois après leur sortie… en échange d’un engagement à financer le cinéma français.

Craintes pour les films "qui font la fierté du cinéma français"

Mais il y a deux problèmes: le projet est totalement à l’arrêt et même si ce n’était pas le cas, pas sûr qu’il plaise autant que cela à Netflix. 

"L’idée était de récompenser les diffuseurs vertueux: ceux qui paient correctement leurs impôts, qui participent à la filière ciné française, qui exposent correctement les œuvres… Mais chez Netflix, ils sont autosuffisants en finançant eux-mêmes leurs contenus", remarque Marc Le Roy, professeur de droit du cinéma et auteur de Télévision, cinéma et vidéo à l’ère du numérique.

Selon lui, la menace que fait peser Netflix sur le cinéma français relève avant tout d’un problème de financement. "La filière ciné française s’est construite sur le fondement que les diffuseurs, et notamment Canal+, participent au financement. La participation à la production cinématographique est calculée sur un pourcentage de leur chiffre d’affaires, et le problème c’est que les chiffres ne sont pas bons. A partir de là, ils mettront moins d’argent dans la filière. Et il ne faut pas compter sur Netflix ou Amazon pour prendre le relais".

A terme, seules les grosses productions, comme celles de Dany Boon ou le dernier Taxi, pourraient être épargnées. "Ces productions-là sont rentables et pourraient même les intéresser, ce n’est pas pour rien qu’on parle d’un rachat d’Europacorp. Les craintes sont sur les petits et moyens films, ceux qui font la fierté du cinéma français", redoute Marc Le Roy.

"Ils ne pourront plus se moquer de notre régulation"

"Netflix n’a pas envie d’entrer dans ce système de création-là", confirme Mathieu Debusschère, délégué-général de l’ARP (société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs). S’il reconnaît l’imminence du "danger" pour la production française, il veut croire à une issue favorable.

"On a envie de saisir complètement ce nouvel usage, mais ce qu’on souhaite c’est que ces usages soient régulés. Il faut qu’on arrive à trouver un moyen qui ne soit pas seulement une taxe. Il faut, de la part de Netflix, un réel engagement dans la création française et, en échange, il pourrait accéder à notre bassin de spectateurs et de créateur. C’est ça l’enjeu, et c’est un vrai problème de politique culturelle".

En l'espèce, la réglementation européenne pourrait changer la donne. "Elle va imposer à partir de l’année prochaine à Netflix et à tous les autres de réinvestir une partie de leur chiffre d’affaires dans le financement d’œuvres locales. Ça change un peu le rapport de force. Ils ne pourront plus se moquer de notre régulation, parce qu’ils vont y entrer malgré eux", conclut Mathieu Debusschère.

Antoine Maes