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Education: le cahier magique de Jean-Michel Blanquer

Un cahier d'exercices d'un élève de primaire en 2018 (photo d'illustration)

Un cahier d'exercices d'un élève de primaire en 2018 (photo d'illustration) - Pascal Pavani-AFP

Un guide adressé par le ministère de l'Éducation nationale aux enseignants du primaire recommande de faire usage de ces cahiers à grands carreaux et interlignages bleus, dits à "réglure Séyès". Des recommandations critiquées par les syndicats d'enseignants.

Quinze minutes de calcul mental, une dictée, des leçons de grammaire et de vocabulaire et deux exercices d'écriture par jour. Voici quelques-unes des recommandations du Guide pour enseigner la lecture et l'écriture envoyé aux enseignants de cours préparatoire, révélé par Le Parisien. Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'Éducation nationale, préconise également de faire usage des cahiers à "réglure Séyès". De quoi s'agit-il?

"Pousser les élèves à écrire plus droit"

Ces sont les traditionnels cahiers de format 17 x 22cm à grands carreaux de 8mm, avec une marge rouge à gauche sur toute la page. Pour chaque carreau, trois interlignes plus fines horizontales et bleues délimitent quatre petits espaces de 2mm chacun. "Le quadrillage très strict est censé pousser les élèves à écrire plus droit, et à respecter verticales et horizontales", précise le site de l'émission d'Arte Karambolage

"L'élève apprend donc à caler son écriture dans le premier interligne au-dessus de la ligne accentuée, les tiges des lettres comme le 'd' ou le 't' devant arriver au deuxième interligne, tout comme les pattes des lettres comme le 'p' ou le 'q' devant arriver elles au deuxième interligne sous la ligne accentuée", ajoute-t-il.

Le brevet déposé en 1892

Ces cahiers sont utilisés depuis plus d'un siècle. Ils ont été baptisés du nom de leur inventeur, Jean-Alexandre Séyès, un libraire-papetier de l'Oise. Le brevet de cette réglure a été déposé en 1892 au tribunal de Pontoise. Et a été généralisée dans les écoles à partir de la fin du 19e siècle.

Cette réglure, "si caractéristique de la papeterie scolaire française", comme le précise l'universitaire Brigitte Dancel dans son Cahier d'élève: approche historique, "survit à tous les violents débats tant sur la qualité graphique de l'écriture scolaire que sur la nature des écrits et des pratiques pédagogiques".

"Pourquoi nous faire la leçon?"

Sur les réseaux sociaux, plusieurs enseignants se sont étonnés de cette proposition du ministre de l'Éducation nationale. Selon eux, les enfants qui entrent en CP ne sont pas prêts à écrire sur ce type de réglure. "Totalement irréaliste", estime l'une d'entre elles. Une autre explique que la réglure doit s'adapter aux élèves, elle-même la faisant évoluer dans sa classe tout au long de l'année au gré des changements de cahiers.

Un point de vue que partage Francette Popineau, co-secrétaire générale et porte-parole du SnuIPP, un syndicat de professeurs des écoles. Elle assure à BFMTV que ce guide a été "mal accueilli" par les enseignants, estimant que ces annonces étaient "difficiles à digérer".

"Les maîtres et maîtresses ont souvent plusieurs cahiers différents selon les difficultés de l'enfant et s'adaptent à leurs besoins. Jean-Michel Blanquer semble oublier que tous les élèves d'une classe sont différents. C'est comme si le ministre nous disait que les enseignants ne savent pas quel cahier utiliser et laissait entendre que ce qui devrait être fait à l'école, comme le calcul mental, la dictée ou l'orthographe, ne le seraient pas. Pourquoi nous faire ainsi la leçon? Il ne suffit pas d'une notice pour enseigner."

Elle dénonce un guide "méprisant" pour les enseignants et une "duperie" vis-à-vis des parents. "C'est une manière de dire que, si le professeur avait le bon cahier, tout irait bien à l'école. Or, le problème est bien plus complexe", regrette la syndicaliste.

Un effet d'annonce?

Claude Lelièvre, historien de l'éducation, remarque pour BFMTV que ces cahiers sont déjà très répandus dans l'usage et que, s'ils permettent en effet de "cadrer" l'écriture, il est tout à fait possible d'apprendre autrement. Selon lui, ce guide sur l'enseignement de la lecture et de l'écriture s'adresse davantage à l'opinion publique qu'aux enseignants. En bref, un effet d'annonce.

"Une annonce de ce genre durant les vacances et dans Le Parisien est tout à fait emblématique de Jean-Michel Blanquer. Il faut savoir que ce genre de circulaire n'a pas force de loi, les enseignants ne seront pas obligés de l'appliquer. Or, la question des cahiers comme celle du redoublement ou de l'uniforme, interpelle et marque l'opinion publique. Le ministre fait ce que j'appelle du one-man-show afin d'occuper le terrain. Ces annonces, qui dans le fond ne changent ni le monde de l'éducation ni les méthodes pédagogiques, permettent avant tout de frapper les esprits."

Céline Hussonnois-Alaya