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L'uniforme à l'école ne fait pas l'unanimité

Des élèves de l'Internat d'excellence de Sourdun, en Seine-et-Marne, en 2012

Des élèves de l'Internat d'excellence de Sourdun, en Seine-et-Marne, en 2012 - Thomas Samson-AFP

Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'Éducation nationale, souhaite permettre aux écoles qui le souhaitent de mettre en place le port de l'uniforme pour les élèves. Si certains établissements ont franchi le pas d'une tenue réglementaire, l'idée continue de diviser.

L'uniforme va-t-il faire son "retour" à l'école? En France, seuls quelques écoles, collèges et lycées imposent un uniforme ou une tenue réglementaire. Mais cela pourrait changer. Jean-Michel Blanquer, invité du Grand Jury RTL-LCI-Le Figaro, a assuré dimanche qu'il fallait "permettre aux établissements qui le veulent de le développer", sans toutefois imposer sa généralisation.

Des élèves "heureux" de porter l'uniforme

"En tant que recteur, j'ai eu parfois l'occasion de prôner le déploiement de l'uniforme dans certains établissements", a expliqué le ministre de l'Éducation nationale. "Aujourd'hui vous avez des élèves en uniforme qui sont très beaux comme ça, qui sont heureux de le porter."

Le point de vue du locataire de la rue de Grenelle semble majoritairement partagé dans l'opinion. Selon un sondage Ifop datant de l'été dernier, six Français sur dix se disent favorables au "retour" de l'uniforme, qu'ils soient de droite ou de gauche - bien que les électeurs des Républicains et du Front national le plébiscitent à près de 80%.

Emmanuel Macron avait assuré y "réfléchir"

Durant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait assuré "y réfléchir". Un "symbole", tout comme l'hymne national, "important pour créer de l'homogénéité et un rapport à la discipline du fait que l'école est un lieu à part", déclarait-il à Sud Ouest en mars 2017.

Lors de la dernière course à l'Élysée, deux autres candidats l'avaient également évoqué. François Fillon et Marine Le Pen avaient proposé d'instaurer une tenue vestimentaire spécifique dans les établissements scolaires. Une proposition loin d'être nouvelle: l'uniforme à l'école est un serpent de mer depuis une quinzaine d'années.

"C'est de l'ordre du fantasme"

Déjà en 2003, lors du débat sur sur les signes religieux à l'école, Xavier Darcos - qui était à l'époque ministre délégué à l'Enseignement scolaire - l'avait évoqué, rappelle Libération. Quelques années plus tard, alors ministre de l'Éducation nationale, il s'y était à nouveau déclaré favorable. "On pourrait expérimenter que des élèves portent tous le même tee-shirt ou une tenue comparable, ça n'aurait rien de scandaleux. Au contraire, ça serait un facteur d'intégration supplémentaire", affirmait Xavier Darcos, comme en témoignent les archives de l'Ina.

En 2015, des députés de droite - dont Valérie Boyer, Éric Ciotti et Lionnel Luca - avaient déposé sans succès une proposition de loi afin d'instaurer le port de l'uniforme à l'école, au collège et au lycée. "Il s'agit d'un facteur d'égalité qui aplanit symboliquement les différences sociales nées des inégalités de revenus des parents (...) La tenue uniforme est un vecteur de laïcité, qui s'oppose aux manifestations communautaristes", justifiait le texte. En 2016, Jean-François Copé, alors candidat à la primaire de la droite, avait lui aussi proposé de rendre obligatoire à l'école publique le "lever du drapeau, le chant de la Marseillaise et le port de l'uniforme". 

La même année, des sénateurs de droite - dont Serge Dassault - proposaient une loi pour instaurer le port d'uniformes scolaires et de blouses. "Blouses et uniformes scolaires ont accompagné les étudiants dans leur vie de tous les jours pendant de nombreuses années. Chaque école se distinguait par un uniforme différent. Il donnait aux élèves un sentiment d'appartenance à leur communauté scolaire (...) Le port de l'uniforme n'est plus obligatoire depuis les événements de Mai-68", assure le texte.

Début 2017, nouvelle proposition de loi pour instaurer "une tenue uniforme en primaire, au collège et au lycée". Objectifs mis en avant: "restaurer l'autorité du professeur, le respect entre les élèves, lutter contre les discriminations et l'échec scolaire".

"De nombreux ministres se sont exprimés en faveur de l'uniforme, mais aucun ne s'est jamais tenté à passer à l'action. C'est de l'ordre du fantasme", pointe pour BFMTV.com Claude Lelièvre, historien de l'éducation.

"On se réfugie dans un passé mythique"

Il est tout d'abord impropre de parler de "retour" de l'uniforme à l'école puisqu'il n'y est en réalité jamais entré. Jusqu'à la fin des années 60, les élèves des écoles élémentaires et secondaires portaient des blouses afin de les protéger des taches d'encre violette, quand l'usage était aux plumes et aux encriers. Ce que confirme Evelyne à BFMTV.com. Écolière dans les années 50, elle portait une blouse sur les bancs de son école communale de Seine-et-Marne. "C'était la coutume de porter une blouse pour se protéger, par souci de propreté, blouse que ma mère avait cousue."

Et contrairement à l'idée selon laquelle Mai-68 y a mis fin, c'est en réalité l'autorisation du stylo Bic en 1965 qui les a fait disparaître des salles de classe. Claude Lelièvre assure que la blouse n'a cependant jamais été obligatoire. "Elle avait une utilité fonctionnelle dans les écoles communales publiques mais elle n'était pas obligatoire et encore moins uniforme. Il suffit pour cela de regarder les photos de classe de l'époque: elles étaient très variées et tous les élèves n'en portaient pas."

"C'est la nostalgie de quelque chose qui n'a jamais existé", analyse-t-il. "Dans une période de repli sur soi où l'on se projette difficilement dans l'avenir, on se réfugie dans un passé plus ou moins mythique et l'on se berce d'illusions. Regarder dans le rétro n'a jamais été une marque d'avenir, c'est le symptôme de nos crispations".

Blouse rose pour les filles

Il arrivait cependant à l'époque que la blouse soit obligatoire dans le privé, plus particulièrement dans le secondaire. Certains lycées publics pouvaient aussi imposer ce code vestimentaire. "Mais surtout dans les établissements les plus huppés et réservés aux filles", ajoute Claude Lelièvre.

Pensionnaire au lycée de jeunes filles de Fontainebleau dans les années 60, Evelyne a elle aussi porté une blouse qui était obligatoirement rose et sur laquelle devait être brodé son nom.

"Nous avions chacune un modèle différent mais rose. Nous devions également porter une jupe plissée bleu marine. Et le béret était de rigueur lors de sorties, béret dont le modèle était imposé par le lycée et changeait chaque année."

"Il n'a jamais été question d'égalité"

Professeur émérite à l'université Paris-Descartes, Claude Lelièvre estime que défendre l'uniforme en prétextant l'objectif de gommer les inégalités sociales est "illusoire".

"Il n'a jamais été question d'égalité, c'est une blague historique. La fonction première était la distinction de l'établissement et/ou un patriotisme vis-à-vis de l'établissement que l'on peut présenter comme de la cohésion. Il n'a jamais été question d'égalité entre les individus."

En France, plusieurs établissements scolaires, publics ou privés, exigent aujourd'hui le port de l'uniforme ou d'une tenue uniformisée. Comme une dizaine d'établissements de l'enseignement public d'inspiration militaire, dont la maison d'éducation de la Légion d'honneur, indique Le Figaro. Mais aussi l'Internat d'excellence de Sourdun, en Seine-et-Marne. À l'outre-mer, le port d'une tenue vestimentaire réglementaire est plus fréquent: en Martinique, un tiers des établissements l'imposent, selon France-Antilles. Dans la province sud de Nouvelle-Calédonie, la tenue-uniforme devait être généralisée à la rentrée 2017, assurait La 1ère de Franceinfo.

L'échec de la blouse à Béziers

En septembre dernier, l'ensemble scolaire privé sous contrat La Sainte Famille de Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, a imposé une tenue uniforme à ses élèves de collège et à deux de ses écoles. Ils ont été consultés afin de mettre au point ce kit de cinq polos, un pull et un sweat à capuche bleu marine avec les armoiries de l'école, vendu 107 euros. Marc Ternisien, son directeur, assure à BFMTV.com que cela a permis de réduire les différences sociales entre les élèves qui étaient "criantes dans la cour de récréation".

"Elles se voient moins. Avant, ils étaient des panneaux publicitaires ambulants. Et puis il s'agit aussi de les préparer au monde du travail où l'on attend d'eux une certaine posture."

Selon lui, cela a aussi encouragé un sentiment d'appartenance et une certaine fierté. "Dorénavant, on les croise le week-end avec les vêtements aux couleurs de l'école."

Mais à Béziers, dans l'Hérault, les blouses du maire d'extrême droite Robert Ménard ont fait un flop. Les établissements scolaires - à l'exception d'une école privée - ne les ont pas adoptées, comme le raconte Midi libre

"Un uniforme n'est pas de nature à changer quoi que ce soit"

Catherine Nave-Bekhti, secrétaire générale de la Sgen-CFDT, estime pour sa part que l'on ne gomme pas les inégalités en les faisant visuellement disparaître.

"Les inégalités existent en dehors de l'école", remarque-t-elle pour BFMTV.com. "Les gommer passe par un autre travail en se posant de vraies questions sur la mixité scolaire ou en ne laissant pas perdurer des stéréotypes liées aux origines sociales." 

C'est également le point de vue de Frédérique Rolet, secrétaire générale du SNES-FSU.

"Si l'on pense que l'uniforme va faire disparaître les inégalités, c'est un leurre", dénonce-t-elle, jointe par BFMTV.com. "Il y a beaucoup de choses qui distinguent les élèves en fonction du niveau de vie des parents, comme les vacances ou encore le téléphone portable. Un uniforme n'est pas de nature à changer quoi que ce soit."

"On se trompe de combat"

Lysiane Gervais, secrétaire nationale éducation et pédagogie du SNPDEN Unsa, le syndicat des chefs d'établissements, dénonce pour BFMTV.com "un effet d'annonce" de la part de Jean-Michel Blanquer. 

"Il y a autre chose à faire dans les établissements que l'uniforme ou interdire les téléphones portables (le ministre de l'Éducation nationale a aussi confirmé l'interdiction à la rentrée 2018 du téléphone portable dans les écoles et collèges, NDLR). Il y a d'autres priorités sur les plans pédagogique et éducatif. On attend de savoir où on va car pour l'instant, on ne voit pas très bien. Il y a eu beaucoup d'annonces mais on ne sait pas comment tout cela va se mettre en place."

Quant à la question de créer davantage de cohésion au sein des établissements grâce au port d'un uniforme, Lysiane Gervais se demande "si l'on ne se trompe pas de combat". Catherine Nave-Bekhti, de la Sgen-CFDT, partage le même avis.

"Aucune étude scientifique n'a jamais montré que le port de l'uniforme améliore l'efficacité d'un système éducatif. L'attachement à un établissement se travaille par des projets collectifs, par une vie collégienne et lycéenne, des initiatives de la part des élèves. Pas par un uniforme. En évoquant ça, le ministre est certain de faire parler. Et en attendant, on ne parle pas des vrais sujets, comme le décrochage scolaire, autrement plus important."
Céline Hussonnois-Alaya