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"Charge mentale": pourquoi les femmes en ont marre d'être "responsables du travail domestique"

Les tâches domestiques sont encore l'apanage des femmes (photo illustration)

Les tâches domestiques sont encore l'apanage des femmes (photo illustration) - Geoff Caddick-AFP

Plusieurs planches de BD rencontrent un franc succès sur les réseaux sociaux. Leur dessinatrice y dénonce la "charge mentale" qui pèse sur les femmes pour tout ce qui touche aux tâches domestiques.

"Fallait demander". Emma, une dessinatrice de bande dessinée, a reçu un large écho sur les réseaux sociaux après avoir publié mardi sur sa page Facebook plusieurs planches dénonçant la charge mentale qui pèse sur les femmes concernant l'organisation du foyer.

À l'origine de son initiative, une anecdote personnelle qu'elle met en scène dès le début de sa publication. "J'ai été invitée à dîner chez une de mes collègues. Quand je suis arrivée, elle essayait de faire manger ses enfants tout en préparant notre repas. Au bout d'un moment, la casserole s'est mise à déborder et tout a dégouliné par terre. 'Ohlala le désastre, mais qu'est-ce que t'as fait?'" lui demande son conjoint. "'Comment ça qu'est-ce que j'ai fait? J'ai tout fait, voilà ce que j'ai fait'. 'Mais fallait me demander'", lui rétorque-t-il.

"Responsable en titre du travail domestique"

C'est à partir de la réponse de cet homme qu'Emma déroule sa réflexion sur le partage des tâches domestiques. 

"Quand le partenaire attend de sa compagne qu'elle lui demande de faire les choses, c'est qu'il la voit comme la responsable en titre du travail domestique. C'est donc à elle de savoir ce qu'il faut faire et quand il faut le faire. Le problème avec ça, c'est que planifier et organiser les choses, c'est déjà un travail à plein temps (...) Alors quand on demande aux femmes de faire tout ce travail d'organisation, et en même temps d'en exécuter une grande partie, ça représente au final 75% du boulot. Les féministes appellent ce travail la charge mentale." 

La "charge mentale", comme l'explique la chercheuse Nicole Brais de l'Université Laval de Québec, est "ce travail de gestion, d'organisation et de planification qui est à la fois intangible, incontournable et constant, et qui a pour objectifs la satisfaction des besoins de chacun et la bonne marche de la résidence." Emma poursuit en expliquant que cette "charge mentale" c'est le fait "de toujours devoir y penser".

"Penser au fait qu'il faut ajouter les cotons tiges à la liste de courses, que c'est le dernier délai pour commander le panier de légumes de la semaine et qu'on est en retard pour les étrennes du gardien (...) La charge mentale repose en quasi totalité sur les femmes (...) En fait, ce que disent nos partenaires, en nous demandant de leur indiquer les tâches à faire, c'est qu'ils refusent de prendre leur part de charge mentale (...) Et alors que les femmes accèdent de plus en plus au marché du travail, elle restent malgré tout les seules responsables du foyer."

75% des tâches toujours assurées par les femmes

Ses planches ont été partagées plus de 150.000 fois en moins de 48 heures et ont été commentées à près de 9000 reprises. "C'est tellement vrai et tellement important", a salué une internaute. "Poignant de réalité", pour une autre. "Je me sens moins seule", assure une lectrice. "Je me suis vue moi et mon mari", confie une autre. De nombreuses internautes se sont également contentées de taguer leurs conjoints afin que ces derniers lisent les planches. Certains d'entre eux ont par ailleurs réagi à la publication. 

"C'est super comme BD! souligne un internaute. Ma femme est à la maison et s'occupe de plein de trucs. On essaie de splitter les tâches mais c'est pas facile. Tu as mis de la lumière sur des choses que j'avais pas vues. "

Pour Céline Piques, porte-parole d'Osez le féminisme, "on fait du sur-place" sur la question de la répartition des tâches domestiques et parentales, assure-t-elle à BFMTV.com.

"Plus de 75% des tâches sont toujours assurées par les femmes. Au cœur de ce problème se joue la question des stéréotypes. Tous petits, les enfants sont conditionnés pour avoir des rôles différents à la maison, les filles à s'occuper du domestique, les garçons à conquérir le monde. Lors de notre campagne contre les jouets sexistes en 2015, on nous a attaquées en nous disant qu'il y avait plus important. Or, la lutte contre les stéréotypes est essentielle pour faire avancer la lutte pour l'égalité."

Cinq minutes de plus pour les hommes

Selon une récente étude, pour un quart des Français, le rôle des femmes dans la société est d'être de bonnes mères et épouses. Comme le rappelle l'Insee dans son rapport 2017 sur l'égalité entre les femmes et les hommes, parmi les ménages avec au moins un enfant, "les femmes passent en moyenne 1 heure 34 minutes quotidiennement à s'occuper des enfants (contre 43 minutes pour les hommes) et consacrent 3 heures 13 minutes aux tâches ménagères (contre 1 heure 12 minutes pour les hommes)". Pas mieux lorsqu'elles exercent un emploi à temps plein: les mères consacrent deux heures de plus que les pères chaque jour aux activités domestiques et parentales. 

Hélène Périvier, économiste à l'OFCE, remarque pour BFMTV.com que la forte spécialisation des rôles entre les hommes et les femmes a peu bougé depuis trente ans. 

"Entre 1980 et 2010, les hommes ont consacré cinq minutes de plus par jour aux tâches domestiques. S'ils s'occupent davantage des enfants, c'est souvent du temps de loisir, alors que les femmes conservent la partie la plus contraignante, comme les garder quand ils sont malades. La transition est longue entre un modèle spécialisé et un modèle égalitaire. Mais trente ans, c'est assez peu au regard de l'assujettissement millénaire des femmes. Rappelons-nous que jusqu'au début du 20e siècle, les femmes n'étaient pas éduquées et ne travaillaient pas. À titre d'exemple, Polytechnique n'a été ouvert aux femmes qu'en 1972."

"Cheffes d'une PME à la maison"

Selon l'économiste, qui dirige également Présage, le programme de recherche et d'enseignement des savoirs sur le genre à Sciences Po Paris, les inégalités et discriminations que subissent les femmes sur le marché du travail sont la conséquence directe de cette organisation sexuée de l'intime.

"Cette représentation de la sphère domestique fait peser sur les femmes un doute quant à leur investissement professionnel, même si leur couple est égalitaire. Les acteurs du marché du travail les imagineront plus enclines que les hommes à faire passer leurs enfants avant le travail."

Or, comme le rappelle Hélène Périvier, une supposée prédisposition des femmes pour les tâches domestiques n'est pas inscrite dans leurs gènes. Et pour Céline Piques, "le modèle de la superwoman n'est plus acceptable". "Les femmes jonglent avec des doubles-journées, cheffes d'une PME à la maison, et doivent agir sur des fronts multiples".

Il est temps, selon la militante, que les hommes prennent leur place au sein du foyer. Cela passe par le congé parental, estime la féministe. "La prise en charge de l'enfant se joue dès la naissance où se mettent en place des automatismes." 

Fin avril, la Commission européenne a adopté une proposition afin de créer, pour tous les pays de l'UE, un congé paternité de dix jours et un congé parental de quatre mois partagé à égalité. En France, le congé paternité est de onze jours -jugé largement insuffisant par les féministes. Quant au congé parental, il est passé de six mois à un an s'il est pris à égalité par les deux parents depuis la loi pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes. Mais en 2015, ils ont représenté à peine plus de 5% des bénéficiaires. 

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois Journaliste BFMTV