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Le monde post-Covid sera-t-il sans contact physique?

Un couple en train de s'embrasser à Milan, en Italie, le 8 mars 2020 (photo d'illustration)

Un couple en train de s'embrasser à Milan, en Italie, le 8 mars 2020 (photo d'illustration) - Miguel Medina

Adieu bise, accolade et embrassade. Le Covid-19 pourrait définitivement mettre à mal les contacts entre humains.

Est-ce la fin de la bise? Les chaleureuses accolades et vigoureuses poignées de mains vont-elles disparaître dans le monde post-Covid? Les adeptes des embrassades pourraient bien être contraints de se convertir à des usages plus tempérés, distanciation sociale et gestes-barrières obligent.

C'est le cas de Zahra*, une Parisienne de 35 ans, bien décidée à ne plus faire la bise.

"Depuis le déconfinement, le nombre de contacts rapprochés que j'ai eus se compte sur les doigts d'une main", témoigne-t-elle pour BFMTV.com.

Dans le détail: deux embrassades et une paire de bises à trois amies.

"Non pas que j'en avais envie, mais elles m'ont tendu les bras et je n'ai pas refusé. Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas vues, c'était comme si on se retrouvait après un long tunnel."

Pour cette jeune femme, enseignante dans le supérieur, la disparition de la bise s'avère salutaire, "surtout avec les collègues ou les amis d'amis d'amis que l'on ne connaît pas".

"Au quotidien, il y a quelque chose de pénible et d'épuisant, surtout pour nous les femmes. On est obligées, on se sent obligées ou on s'oblige à faire la bise, ce n'est quand même pas normal. Même avec ma directrice, je n'ai pas forcément envie d'avoir ce rapport affectif et chaleureux. Ce conditionnement me pose question et je ne vois pas pourquoi on devrait forcément faire la bise dès que l'on croise quelqu'un."

Si Zahra reconnaît bien "un côté froid" à ses nouvelles retrouvailles familiales sans bises - "c'était un peu bizarre les premières fois" - elle assure s'y être habituée.

"Je trouve même qu'on ne se porte pas plus mal à ne plus se faire la bise."

Quant aux autres types de contacts, poignées de mains ou accolades, la situation s'est assez peu présentée pour sa part.

"La plupart de mes amis restent globalement à distance, sauf un qui m'a tapé dans le coude. Ça m'a un peu surprise mais bon, pourquoi pas, même si je trouve ça un peu étrange."

Des contacts "structurants"

Fanny Parise, anthropologue et chercheuse associée à l'Université de Lausanne, observe ainsi différents types de comportements. Des individus qui limitent au maximum leurs contacts à ceux pour qui déconfinement rime avec retour à la vie normale, "et au milieu, d'autres qui ont une gestion culturelle du risque" avec des ajustements personnels, remarque-t-elle pour BFMTV.com.

"L'arbitrage se fait selon des critères variables et irrationnels, comme le degré de proxémie avec la personne. Plus un individu est éloigné, comme un inconnu dans la rue ou un commerçant, plus il est jugé dangereux. Contrairement à un très proche ou un membre de la famille. Mais ces biais cognitifs peuvent varier selon le contexte, notamment si l'espace est public ou privé, s'il y a du passage ou l'impression que les surfaces ont été contaminées."

On embrassera donc peut-être son meilleur ami reçu à la maison mais pas si on le retrouve dans un bar. Car selon cette universitaire, si une poignée de main, une bise ou une accolade peuvent apparaître comme des gestes anodins, ils sont en réalité "structurants pour la vie sociale".

"Si ces gestes sont mis à mal depuis le Covid-19, il reste difficile pour nos sociétés latines d'enlever le contact physique, poursuit Fanny Parise. Ce sont des stratégies de réassurance entre un cadre réglementaire strict et des interprétations personnelles selon ses propres priorités, son caractère ou encore la place que l'on donne à ces interactions."

Loi versus habitudes

Il faudrait ainsi parvenir à aller à l'encontre des ces usages et conventions sociales. Marie-Claire Villeval, directrice de recherches au CNRS qui mène actuellement une étude sur les effets de la distanciation sociale sur la vie quotidienne, a ainsi enregistré un début de modification de ces pratiques.

"La loi peut tout à fait provoquer des changements rapides", explique-t-elle à BFMTV.com, évoquant l'interdiction de fumer dans les lieux publics qui s'est par le passé imposée plutôt facilement.

"La loi modifie la norme, c'est-à-dire ce que la majorité considère comme approprié, ajoute cette économiste. Il est donc en train de devenir normal de porter un masque dans les lieux publics, d'autant plus que c'est obligatoire. Autre exemple: avant la crise du Covid, même si elle était en perte de vitesse, la bise entre personnes qui ne se connaissaient pas pouvait sembler tout à fait appropriée. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas."

Mais les Français et Françaises auraient bien du mal à renoncer à leurs vieilles habitudes.

"On est encore beaucoup dans l'incertitude, ce qui empêche de passer d'une ritualité à une autre", remarque pour BFMTV.com David Le Breton, professeur de sociologie à l'Université de Strasbourg et auteur de La Sociologie du corps.

Il note ainsi un relâchement des gestes-barrières et cite une situation dont il a été témoin: un patron de bar qui portait le masque jusqu'à présent qui s'est pourtant remis à serrer les mains et embrasser ses habitués, comme il avait en l'habitude avant.

"Si les gestes-barrières sont maintenus plusieurs mois, voire plus d'un an, de nouvelles formes de ritualités apparaîtront sans doute et on s'y accoutumera certainement. D'autant que selon les cultures, les civilités sont innombrables. Mais pour l'instant, j'ai l'impression que tout le monde espère que la situation sanitaire inédite ne durera pas. Et on reste dans cette espèce de transition, de situation intermédiaire, dans un entre-deux un peu flou."

Une question de culture

Pour le philosophe Bernard Andrieu, professeur à l'Université de Paris, le contact tactile reste profondément ancré dans la société française.

"C'est une question de culture, analyse-t-il pour BFMTV.com. Cela fait partie de notre éducation, le toucher est un élément de notre socialisation."

Et selon lui, les pratiques sociales n'auraient pas encore été profondément transformées par la crise du Covid-19.

"La distanciation reste perçue comme une contrainte, une obligation, pas comme une nouvelle manière de penser les relations sociales."

Il y a quelques jours, à Nice, un concert a rassemblé près de 5000 personnes sans que les règles de distanciation ne soient respectées. Les images montrent une foule compacte massée sur la promenade des Anglais. Autre exemple avec la multiplication des "apérues", parfois au mépris des gestes-barrières.

Changer profondément les relations demanderait plus de temps, enchérit la chercheuse Marie-Claire Villeval. Notamment entre proches. "Se serrer la main, se faire la bise, c'est un signe de confiance. S'il paraît plus facile de garder une certaine distance avec ses collègues dans un cadre professionnel, face à des proches, ne pas vouloir se toucher peut représenter un signe de défiance en contradiction avec la proximité que l'on entretient. C'est presque une insulte." Entraînant pour celui qui refuse un conflit de loyauté.

"Enlevez-ça, ça ne craint rien"

Maryse*, une retraitée de 74 ans, en a récemment fait l'expérience lors d'une fête organisée pour les 50 ans d'une amie, anniversaire qui a rassemblé une soixantaine de personnes.

"Quand je suis arrivée avec mon conjoint, nous étions les seuls avec un autre couple à porter un masque, raconte-t-elle pour BFMTV.com. Mon amie m'a même dit en rigolant: 'Ce n'est pas la peine, enlevez-ça, ça ne craint rien. Il n'y a aucun risque, on est dehors.' Je me suis sentie obligée de l'enlever."

La septuagénaire, qui vit en banlieue parisienne, ne fait plus la bise à ses proches depuis la crise du Covid - "sauf mes petits-enfants la toute première fois où je les ai revus, à la levée du confinement, mais pas les fois d'après quand ils sont retournés à l'école". Elle reconnaît s'être cette fois-ci laissée influencée.

"À un moment, on nous a demandé de faire une ronde pour faire des photos. Il fallait se tenir la main, là j'ai refusé, assure Maryse. Pendant toute la fête, nous sommes restés en retrait et nous avons gardé nos distances. Mais ce n'était pas le cas de tout le monde."

Du toucher au non-toucher

C'est pour cela que le philosophe Bernard Andrieu, également auteur de Sentir son corps vivant, estime que ce type de situation reflète la difficulté et la limite des campagnes de prévention. "Si l'on parvient à réduire ses contacts rapprochés dans la sphère publique et que l'on porte son masque lorsque l'on fait ses courses, c'est plus compliqué dans la sphère intime. Et dans la vie familiale, nous ne sommes pas prêts à reprogrammer complètement nos relations ou à porter un masque au quotidien à la maison. Et puis il y a aussi l'idée qu'on est protégé dans l'espace intime."

Ce qui pose problème dans un contexte de pandémie avec le risque de contamination que cela représente. En une semaine, la France a enregistré 51 nouveaux clusters. Le taux d'incidence, soit le nombre de nouveaux cas rapportés à la population pour 100.000 habitants, est en augmentation de 19% par rapport à la semaine dernière.

"Toucher est constitutif de notre être au monde", analyse pour BFMTV.com Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de la communication à l'Université Grenoble-Alpes.

D'où la difficulté à être en permanence dans le contrôle de soi. Si selon cette universitaire, le Covid aurait créé "une culture du non-toucher ou d'un toucher de protection, non-direct", notamment avec le gel hydroalcoolique ou les objets intermédiaires, elle considère que la disparition du toucher pourrait devenir problématique.

"Je pense aux jeunes générations, bébés, enfants et adolescents, pour qui la connaissance de soi et du monde passe par le toucher, ajoute Fabienne Martin-Juchat, auteure de L'Aventure du corps à paraître à l'automne. Cela pourrait même transformer profondément leur rapport au monde et aux autres."

Bienveillance et salut japonais

Mais pour Imane Adimi, psychologue clinicienne et psychothérapeute, il est tout à fait possible de faire évoluer les relations sociales et tactiles sans pour autant rompre avec le lien avec les autres. À chacun de trouver sa propre manière de les réaménager. Elle-même a opté au quotidien pour le salut japonais.

"Un check du pied, un geste de loin, il y a plein de petites trouvailles," positive-t-elle pour BFMTV.com. "Mais c'est vrai qu'avec le masque et parfois les lunettes de soleil, les visages sont presque camouflés et l'on perçoit moins les expressions."

Pour cette psychologue, il reste important d'accompagner cette nouvelle gestuelle. "La réinvention est en cours. Ajouter quelques mots chaleureux ou une main sur le cœur pour expliquer, rassurer mais aussi respecter l'autre peuvent recréer de la bienveillance."

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https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV