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Etat d'urgence: Dominique de Villepin voit "la tentation d'une dérive autoritaire"

L'ancien Premier ministre Dominique de Villepin était mercredi matin l'invité de Jean-Jacques Bourdin, en direct sur BFMTV et sur RMC.

Invité mercredi matin sur BFMTV et RMC, Dominique de Villepin juge "normal que les autorités aient choisi de prendre toutes les mesures qui permettaient d'assurer la protection des Français" en adoptant l'état d'urgence, mais appelle à "être extrêmement vigilant sur la défense de l'Etat de droit et de la démocratie. C'est notre meilleur atout". L'ancien Premier ministre voit "la tentation d'une dérive autoritaire, sécuritaire. On va jusqu'à perquisitionner des fermes maraîchères, d'assigner à résidence des écologistes".

"Il faut essayer de limiter dans le temps toute mesure exceptionnelle. L'état d'urgence doit se limiter à la période qui véritablement correspond à celle de l'urgence. Le pays doit retrouver ses forces par lui-même". Sinon, "nous risquons de nous abandonner à une pente de peur et de colère. On voudrait confier au Front national les clés de notre pays, on ne ferait pas mieux", juge Dominique de Villepin, à quelques jours du premier tour des élections régionales.

"Un lance-flammes pour éteindre l'incendie, une absurdité"

Selon l'ancien Premier ministre, les terroristes nous tendent "trois pièges" piège dans lesquels la France ne doit surtout pas tomber. "Le premier c'est celui de l'interventionnisme militaire. Plus nous ferons la guerre dans ces régions, plus nous mettrons le doigt dans un engrenage sans fin, qui conduira à davantage de catastrophes là-bas, et davantage de catastrophes ici. (...) Cette région connaît un véritable suicide. Si nous voulons enrayer ce suicide collectif, il faut utiliser les bons moyens. Utiliser un lance-flammes pour éteindre l'incendie, c'est une absurdité", martèle l'ancien patron du Quai d'Orsay.

En Syrie et en Irak, Dominique de Villepin appelle "à ne pas nous mettre en première ligne sur le terrain militaire, c'est aux pays de la région de faire ce travail. Que nous apportions notre appui à travers les frappes aériennes, très bien, mais dans le cadre d'une stratégie politique. Aujourd'hui, il n'y a pas de plan de transition politique en Syrie". Selon lui, "l'idée d'une coalition militaire mondiale est absurde. Qu'on engage une coalition diplomatique internationale!"

Dominique de Villepin appelle également à "prendre en compte tout ce qui peut protéger notre pays". Or, "on s'est mis à découvert en se mettant en première ligne. Notre politique militariste nous a mis au premier rang des cibles", analyse l'ancien Premier ministre. "Il faut revoir notre politique de renseignement, notre diplomatie pour la ramener au rôle historique de la France. Un rôle de médiation, d'initiative, un rôle de paix", mais "la tentation militaire saisit de nombreux chefs d'Etat. Elle a saisi George Bush, Tony Blair, et en France des présidents successifs. (...) Quand vous êtes chef de l'Etat, c'est un des rares domaines qui marchent, où vous pouvez rapidement donner le sentiment que vous êtes efficace".

"Le terrorisme va vers celui qui a le plus peur"

Daesh nous tend un deuxième piège, estime Dominique de Villepin, celui de la "dérive autoritaire et sécuritaire, cette véritable spirale", parce qu'il "conduit à la guerre civile". "L'héroïsation de Daesh, aussi horrible soit-elle, elle aimante, elle attire, parce que c'est le combat final, apocalyptique, entre l'Occident et l'islam. Ce combat, il y a des jeunes qui veulent y participer, donc il faut le prendre en compte en menant des politiques plus actives". Dans ce deuxième piège, "c'est maintenant qu'il faut bouger. Une cible immobile est une cible fragile. Redevenons la France, et vous verrez que la cible sera plus difficile à atteindre".

Cette "surenchère" de mesures d'urgence, "à terme, divisent les Français. Elles nous font rentrer dans une politique d'émotion, de communication et de spectacle. On voit que le président de la République prend des points dans les sondages", juge Dominique de Villepin. "Qu'on s'attaque aux problèmes du chômage, du logement, de l'éducation".

Troisième piège, "Daesh joue sur l'implosion de l'Europe, incapable de faire son devoir face à l'afflux des réfugiés, et incapable de créer des règles adaptées. Un Tracfin européen, un parquet européen, c'est au galop que ça devrait être fait. Au lieu de cela, on part dans des chimères. On veut changer la Constitution, c'est absurde, on part dans des chemins de divertissement", tonne l'ancien locataire de Matignon. "Vous avez peur d'un chien qui est devant vous: vous êtes le premier à être mordu. La peur, ça attire", conclut Dominique de Villepin. "Le terrorisme va vers celui qui a le plus peur. Il va là où la caisse de résonance médiatique mondiale sera la plus forte".