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Des bombes aux urnes, 4 dates pour comprendre la transformation du nationalisme corse

Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni à Matignon.

Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni à Matignon. - JACQUES DEMARTHON / AFP

Le président de la République est en visite en Corse, 20 ans après l’assassinat du préfet Erignac.

Des nuits bleues aux nuits d’ivresse électorale. En à peine 20 ans, le nationalisme corse a bien changé. Alors que le président de la République se rend sur l'Île de Beauté à partir de mardi, la violence semble avoir disparu du paysage du nationalisme local. Comment s'est opérée cette mutation? Eléments de réponse avec Xavier Crettiez, professeur de sciences politiques à Science Po Saint-Geramin-en-Laye, spécialiste de la Corse.

6 février 1998: L’assassinat du préfet Erignac

Il est 21h05. Claude Erignac, préfet de Corse depuis deux ans, gare sa voiture dans la rue du Colonel-Colonna-d’Ornano, à Ajaccio. Il vient de déposer sa femme devant le théâtre le Kallisté, où ils ont prévu d’assister à un concert de musique classique. En chemin pour la rejoindre, il tombe sur un commando de tueurs. Ils tirent trois fois et atteignent le préfet à la nuque et à la tête.

"Bien avant l’assassinat du préfet, il y a une date fondamentalement importante, c’est l’assassinat de Roberto Sozzi par un commando du FLNC en 1993. C’était un militant du FLNC, relativement pur, relativement désintéressé, qui proteste au sein de son propre camp contre la corruption de ses frères d’armes. Tout d’un coup, l’organisation qui prétend défendre le peuple corse tue un des représentants de ce peuple et le revendique publiquement. C’est une erreur absolument énorme, le début de la critique.

On arrive donc en 1998 à une division extrêmement forte des mouvements nationalistes. Un petit groupe, dit "des Anonymes", tente un coup d’éclat particulièrement fort: ils vont tuer un préfet. C’est une façon de dire ‘nous on est les vrais, on les purs, on incarne la lutte historique contre l’Etat, on n’est pas dans la compromission comme ceux du canal historique de Bastia’. Et là, évidemment, la population ne suit pas, les clandestins ne suivent pas, et la répression est très, très forte, parce qu’on franchit une ligne qui est inacceptable. C’est la fin programmée des attentats, qui d’ailleurs vont considérablement baisser au début des années 2000".

25 juin 2014: Le FLNC dépose les armes

  • "Notre organisation a décidé unilatéralement d’enclencher un processus de démilitarisation et une sortie progressive de la clandestinité". Le 25 juin 2014, le front de libération nationale corse (FLNC) annonce qu’il renonce à la violence. Dans son communiqué, il précise: "nous passons d’une phase de combat et de résistance à une phase de construction d’un véritable pouvoir politique corse". C’est la fin de 38 années de combat armé.

"La remise des armes se fait lentement parce que ce n’est pas simple à faire. Lâcher une violence qui est scénique, pour ces groupes armés, c’est lâcher son identité. Et pour le nationalisme dans son ensemble, c’est faire fi de toute une histoire, de toutes ces mises en scène, cette mythification de la cagoule. En Corse, quasiment tout le monde est d’accord avec ce que disent les nationalistes: parler corse, reprendre la culture, apprendre son histoire… Donc ce qui va distinguer les uns et les autres, c’est l’usage de la violence.
Parallèlement, commence à se développer un nationalisme anti-violence. C’est une famille nationaliste issue du monde régionaliste, qui refuse la violence et qui le dit expressément: "on est capable de faire du nationalisme sans violence". C’est quand le nationalisme gestionnaire va apparaître, alors que le nationalisme violent devient plus délégitimé, qu’au bout d’un moment, il faut lâcher".

10 décembre 2017: La victoire des nationalistes aux élections territoriales

C’est un triomphe électoral. Le 10 décembre 2017 voit la victoire écrasante (56%) aux élections territoriales en Corse de la liste Pè a Corsica (Pour la Corse). Elle est dirigée par le nationaliste modéré Gilles Simeoni, qui reste donc président du Conseil exécutif de Corse, poste qu’il occupait déjà depuis 2015. Avec son allié Jean-Guy Talamoni (président de l’Assemblée de Corse), il est désormais chargé de mettre en place la nouvelle collectivité unique, issue de la fusion des deux départements et de la collectivité territoriale.

"On a une nouvelle famille politique qui émerge et qui séduit, au moment où la violence politique séduit nettement moins. Le nationalisme gestionnaire est porté par quelqu’un (Gilles Simeoni) qui a une aura tout à fait singulière. Il a un capital patronymique (son père, Edmond, est un des pères du nationalisme corse, ndlr). Il a été avocat de Colonna, donc il conserve malgré tout un lien avec la lutte armée. Il est remarquablement intelligent, ouvert, et sait discuter. C’est probablement l’homme politique le plus puissant en Corse aujourd’hui.
La réussite électorale est aussi due à un contexte, un peu comme l’élection de Macron en France. En particulièrement l’éviction de Paul Giacobbi dans son fief du nord. Elle a permis l’élection de Simeoni, parce qu’il y a eu des reports de voix massifs. Elle est aussi due au fait que l’appareil militant nationaliste est très puissant, très organisé".

6 février 2018: La visite d’Emmanuel Macron

Pour son premier déplacement sur l’Île de Beauté, Emmanuel Macron débutera sa visite par les commémorations de l’assassinat du préfet Erignac. Gilles Simeoni a aussi prévu d’y assister. Selon lui, "les circonstances politiques n’ont jamais été aussi favorables à l’engagement d’un processus de réconciliation et de construction politique partagée". Du président de la République, il attend désormais "sa vision de l’avenir politique et institutionnel de l’île".

"Est-ce que les nationalistes vont être capables de sortir d’une logique de contestation, même pacifiée? Est-ce qu’ils vont être capables de construire des politiques publiques identitaires? La plupart des Corses seraient sans doute ravis qu’il y ait une co-officialité de la langue, mais sur le fond ça ne change pas leur vie. Ce qu’ils veulent c’est du boulot, des meilleurs revenus, des transports qui fonctionnent…
Les discussions portent aussi probablement sur le chèque que va faire Paris pour que la collectivité locale fonctionne. La co-officialité de la langue ou le statut de résident sont des choses qui nécessitent des modifications de la Constitution. Honnêtement ce n'est pas pour demain".

Antoine Maes