BFMTV

De la présidentielle aux européennes, l'électorat macroniste en voie de droitisation

-

- - -

Une étude Opinion Way publiée mardi sur le site du Figaro a montré que la République en marche avait perdu lors de ces européennes un tiers de l'électorat d'Emmanuel Macron en 2017 au profit de la gauche. Mais les voix prises à l'électorat de François Fillon sont venues compenser ces fuites. Désormais, une majorité des partisans de la majorité proclament leur adhésion à la droite.

Le paysage politique est constamment travaillé en sous-sol par une délicate tectonique des plaques. Et, si les effets de ce ballet clandestin ne se traduisent en général en surface que lentement, par sédimentations successives, il apparaît que le débat public français a connu un basculement important en l'espace de deux ans.

De prime abord, pourtant, peu de choses semblaient avoir changé entre la présidentielle et les européennes sur l'avant-scène, tandis que les seconds rôles s'effondraient ou bombaient le torse près des coulisses. Dans un scrutin comme dans l'autre, les têtes de proue de La République en marche et du Rassemblement national tiennent les deux positions les plus en vue, à ceci près que d'une échéance à l'autre, le second a supplanté le premier. Mais la composition de l'électorat de la majorité présente une particularité frappante: entre 2017 et 2019, elle a perdu un tiers de son électorat, parmi ceux qui ont voté le 26 mai dernier, en faveur de la gauche, engrangeant en revanche des renforts équivalents venus de la droite.

Mouvements significatifs au sein de l'électorat LaREM

De plus, alors que lors de la présidentielle, les partisans d'Emmanuel Macron relevaient pour une part d'entre eux de la social-démocratie, et qu'aux législatives consécutives la République en marche a davantage paru remplacer la gauche socialiste que l'écraser, les soutiens de la liste de Nathalie Loiseau sont majoritaires à se situer à droite. Ce sont les principaux enseignements que l'on peut tirer de l'enquête détaillée élaborée par Opinion Way pour Le Figaro, publiée mardi sur le site internet. 

Ainsi, 32% des électeurs de François Fillon au premier tour de l'élection présidentielle de 2017 ayant participé aux européennes ont voté pour l'équipe montée par la République en marche et le MoDem ce 26 mai. Toutefois, celle-ci a perdu 28% des suffrages en faveur d'Emmanuel Macron toujours lors du premier tour de 2017 au profit de la gauche, notamment des écologistes de Yannick Jadot, à hauteur de 15%, et de l'attelage Pari socialiste / Place publique, à hauteur de 10%.

La macronie s'est recentrée

Et les mouvements au sein de l'électorat de la majorité sont plus significatifs encore si l'on examine les comportements antérieurs à 2017. 51,2% des électeurs d'Emmanuel Macron avaient voté à gauche en 2012, essentiellement pour François Hollande, contre seulement 20,8% à droite. La dynamique animant les partisans de la liste de Nathalie Loiseau est bien différente: 41,4% d'entre eux avaient apporté leur voix à la droite en 2012 et 32,4% à la gauche. Si l'on personnalise l'énoncé, on note que 37,48% avaient alors choisi de faire confiance à Nicolas Sarkozy contre 28,9% à François Hollande. Alexis Massart, politologue spécialiste de la droite et du centre et directeur de l'Ecole Européenne de Sciences Politiques et Sociales de Lille, dresse pour BFMTV.com le panorama de ce transfert des rives républicaines jusqu’aux berges de La République en marche:

"En fait, c’est un rééquilibrage, la ‘macronie’ s’est recentrée. Initialement, il y avait plutôt cette origine deuxième gauche, rocardienne, en phase avec l’économie de marché. Là, la jambe droite s’est renforcée. C’est plutôt l’électorat de centre droit qui a bougé, l’électorat UDF, dont une partie avait déjà franchi le pas, comme le montre le score de la liste UDI aux européennes."

51% des électeurs de Macron se disent de droite 

La référence aux seconds tours des présidentielles de 2012 et 2017 approfondit les lignes de perspective creusant ce tableau. La base d'Emmanuel Macron lors de son duel face à Marine Le Pen était pour beaucoup constituée des "hollandais" du 6 mai 2012: 62,8% des électeurs de l'actuel président de la République avaient préféré le socialiste corrézien à Nicolas Sarkozy. Ils n'étaient alors que 24,9% à se retrouver chez Emmanuel Macron après avoir appuyé le leader neuilléen de l'UMP face à François Hollande cinq ans plus tôt. Là encore, l'électorat de Nathalie Loiseau il y a dix jours prend le contre-pied: 48,7% de celui-ci provenait du socle de Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle de 2012, et 38,2% des troupes de François Hollande au même moment. 

Le sentiment d'appartenance des citoyens de la "macronie" en sort bien sûr profondément changé. Là où, en 2017, 67% des électeurs d'Emmanuel Macron se plaçaient d'eux-mêmes à gauche ou au centre et 26% seulement à droite, ils sont désormais 51% à se dire de droite contre 43% de personnes se revendiquant de la gauche ou du centre. 

Le révélateur gilets jaunes

Une même trame idéologique accompagne cependant l'évolution du macronisme. En 2017 comme en 2019, on remarque une large adhésion aux thématiques empreintes de libéralisme économique, Opinion Way précisant cependant que cette adhésion est plus vaste en ce printemps que pendant la présidentielle. Mais sur le plan sociétal du libéralisme, la tendance est inverse, influencée sans doute par l'arrivage massive d'électeurs de droite. Par exemple, 52% des soutiens d'Emmanuel Macron apportaient en 2017 leur satisfecit à l'extension du droit de vote aux immigrés aux municipales. 52% des électeurs de la liste de la majorité se prononcent aujourd'hui en défaveur de cette mesure. 

L'étude se demande encore comment expliquer une telle droitisation de l'électorat de la majorité. La racine du phénomène plonge dans une terre fraîchement retournée. En effet, parmi les anciens électeurs de François Fillon s'étant cette fois-ci portés sur le bulletin de la République en marche, ils sont 94% à faire état de leur opposition au mouvement des gilets jaunes, dont 83% affirmant ne "pas du tout" soutenir les manifestants. Au sein du panel ayant reconduit sa fidélité à la droite traditionnelle, en votant pour François-Xavier Bellamy aux européennes, on note 74% d'opposants aux gilets jaunes, dont une faible majorité de 51% posant "ne pas du tout" soutenir les défilés du samedi.

LaREM, "parti de l'ordre"?

Au pouvoir, directement visée par les gilets jaunes, la majorité a pu s'imposer comme le "parti de l'ordre", aimantant du même coup une frange non négligeable de la droite. 

Le politologue Alexis Massart concède que ce trait a pu "jouer à la marge" mais il voit deux motifs supplémentaires à ce départ en nombre de la droite vers le camp de la majorité. L’un d’entre eux réside d’ailleurs hors de la sphère des Républicains: "La montée des extrêmes, avec le Rassemblement national en tête et une France insoumise qui, certes affaiblie cette fois-ci mais qui a fait 20% avec Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle il y a deux ans, repousse l’électorat modéré vers Emmanuel Macron. Mais il se déplace sans enthousiasme béat, il s’agit seulement d’une acceptation globale de la politique mise en place". La dernière raison est le corollaire idéologique de ce phénomène.

"Il y a une réconciliation de parties bourgeoises de la population autour du social-libéralisme. On y intègre l’impact de la mondialisation, on a compris que le marché existait de toute façon sans pour autant être des obsédés de l’ultra-libéralisme", décrit Alexis Massart.

"Un centre durable peut s’installer en France"

Cependant, ces bouleversements électoraux s’effectuant sur une période temporelle très ramassée invitent à s’interroger. Cette reconfiguration est-elle viable? La majorité ne peut-elle pas perdre cette portion de la droite aussi vite qu’elle l’a séduite? Alexis Massart estime au contraire: "Pour la première fois, après bien des tentatives, un centre durable peut s’installer en France". Mais, pour réussir le pari, poursuit le politologue, encore faudrait-il que la ‘macronie’ trouve de nouveaux relais, en se rapprochant par exemple de maires sortants, divers-droite ou divers-gauche, à l’occasion des municipales: "Les maires pourraient permettre d’élargir le champ et apporter à la République en marche l’ancrage local qui lui manque."

Robin Verner