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De l'anglicanisme au discours de Macron, les origines du mot "séparatisme"

Emmanuel Macron préfère le terme "séparatisme" à celui de "communautarisme"

Emmanuel Macron préfère le terme "séparatisme" à celui de "communautarisme" - Ludovic Marin

Ce vendredi, Emmanuel Macron prononcera son discours contre le séparatisme, en gestation depuis le 18 février dernier. Préféré par le président de la République au terme, plus habituel dans ce contexte, de "communautarisme", le concept de "séparatisme" a déjà une longue histoire politique, depuis l'Angleterre des XVIe et XVIIe siècles jusqu'au général de Gaulle, en passant par la révolution française.

Vendredi, Emmanuel Macron doit enfin dévoiler le fond de sa pensée sur ce qu'il nomme, depuis plusieurs mois, son projet de loi sur le "séparatisme". Le 18 février dernier, dans le quartier populaire de Bourtzwiller à Mulhouse, il pointait: "On avait dans ce quartier des associations qui prônaient de sortir de la République, de la déscolarisation, des influences extérieures. C’est ce que j’appelle le séparatisme."

Marlène Schiappa et Gérald Darmanin porteront ainsi un projet de loi visant à lutter contre le séparatisme dès le mois d'octobre. Si la ministre déléguée à la Citoyenneté a assuré que le texte viserait aussi à raffermir le bras de l'Etat face au "suprémacisme blanc" et aux "dérives sectaires", il est avant tout aimanté par la lutte contre l'islamisme.

Mais avant de donner son nom à une politique contre l'islam radical, le concept de séparatisme a connu une longue et tortueuse trajectoire depuis son enfantement au milieu de querelles religieuses dans les XVIe et XVIIe siècles.

Naissance outre-Manche

C'est dans le royaume d'Angleterre que le terme de "séparatisme" trouve une première existence politique. A l'époque aussi, il se situe au carrefour de l'autorité étatique et du culte. Dans sa définition, le Centre national de ressources textuelles, associé au CNRS, remarque que les occurrences du terme remontent, au moins, à 1650. "Car les uns s'appelaient Séparatistes, les autres Nonconformistes, et les autres Conformatistes. Tous mots barbares et étranges que la nécessité arrache à ma plume", se lamente alors Claude Saumaise se faisant ici l'écho, en langue française, des controverses qui déchirent - et ensanglantent - l'Angleterre depuis plusieurs décennies.

Capture d'écran de L'Apologie de Charles Ier
Capture d'écran de L'Apologie de Charles Ier © Claude Saumaise, via Google Images

Soucieux d'avoir les coudées franches en matière de religion dans ses Etats, et en ce qui concerne ses remariages, Henri VIII s'était détaché de Rome la catholique dès 1534, fondant ainsi l'Eglise anglicane. Mais tandis que la Réforme protestante gagne les esprits, certains reprochent à cette initiative de faire trop peu pour rompre avec le catholicisme et retrouver une "pureté" évangélique. Ceux-ci, à qui leurs détracteurs attribuent bientôt le nom péjoratif de "puritains," contestent, entre autres, l'épiscopat anglican. Parmi ces puritains, les "séparatistes" veulent même s'en dégager. Au-delà, ils revendiquent l'autonomie de chacune de leurs paroisses.

Ces premiers séparatistes disparaissent bientôt du paysage anglais... Beaucoup en effet sont contraints de le quitter pour rallier, notamment, l'Amérique.

L'obsession d'unité de la Révolution française

Depuis le règne de Henri IV, la France ne connaît plus ces convulsions doctrinales, et aucun séparatisme ne l'effraie encore. Le ton change toutefois avec la Révolution française qui forge successivement "le royaume un et indivisible" (article premier du deuxième chapitre de la constitution de 1791) puis "la République une et indivisible" (dans une déclaration du 25 septembre 1792).

Cette volonté de proclamer urbi et orbi son unité traduit la crainte de l'émiettement, et donc de la séparation. Jean-Numa Ducange, historien spécialiste de la Révolution française, auteur de La Révolution française et l’histoire du monde. Deux siècles de débat historiques et politiques, 1815-1991, décrit à BFMTV.com la matrice de cette angoisse: "Les révolutionnaires ont une obsession d'indivisibilité car pour eux la division renvoie au régime d'avant et à ses particularismes. Pour eux, la société doit être englobante pour aller de l'avant".

La Révolution française a beau prêcher l'uniformité, on chercherait en vain cependant le mot "séparatisme" dans les discours de ses acteurs, nous alerte l'historien Jean-Clément Martin. Le spécialiste nous met en garde contre le risque d'anachronisme, et signale qu'au moment de dénoncer son adversaire, le révolutionnaire a plutôt l'habitude de parler de "fédéraliste".

"Traditionnellement, on associe le 'fédéralisme' au mouvement des girondins bien qu'ils n'étaient pas des décentralisateurs en réalité. Parmi eux, seul le député marseillais Barbaroux a peut-être voulu détacher le sud du reste du pays. Mais comme les girondins ont organisé des révoltes à Caen, Lyon ou Bordeaux, on les a traités de fédéralistes pour mieux les envoyer à l'échafaud", retrace l'historien.

Les religieux font-ils partie du lot? "Les révolutionnaires athées et déchristianisateurs étaient vraiment une minorité, éliminée dès décembre 1793", répond Jean-Clément Martin. Jean-Numa Ducange poursuit: "C'est l'unité nationale autour de la citoyenneté qui importe car on ne perçoit pas à l'époque de séparatisme sur la base de la religion. Robespierre dira même en substance que c'est l'athéisme qui est séparatiste car aristocratique".

Communistes, indépendantistes: les "séparatistes" pour de Gaulle

L'inquiétude autour d'un séparatisme faisant de l'ombre à la République ne revient que bien plus tard et là encore, il ne s'agit pas de religion. Dans un article très fouillé, le site de France Culture a récemment montré que le général de Gaulle avait abondamment eu recours à cette notion au moment de s'en prendre à ses adversaires politiques. Dans un premier temps, ce sont d'abord les communistes qui en font les frais. " Oui ! A la Libération, j'avais, avec la résistance tout entière, jugé qu'il fallait offrir à ces 'séparatistes' l'occasion de s'intégrer dans la communauté nationale", s'écrie le 27 juillet 1947 à Rennes celui qui a tout juste fondé son Rassemblement du peuple français. Il n'en démord pas, le 5 octobre 1947 sur l'hippodrome de Vincennes:

"Les séparatistes, exploitant les misères et attisant les colères afin que notre peuple en vienne à ce degré de désespoir où il leur serait possible d’établir leur dictature pour mettre la France au service de leurs maîtres étrangers, emploient toutes les ressources du mensonge, autrement dit de leur propagande, pour empêcher cette union civique et ce redressement de l’État qui les condamneraient tout au moins à l’impuissance".

Vanessa Codaccioni, maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université Paris VIII, a remarqué sur Twitter qu'en 1964 l'insulte a changé de destinataire dans l'esprit de Charles de Gaulle qui l'utilise dorénavant pour fulminer contre les militants indépendantistes, comme le montre l'une de ses déclarations au sujet des Antilles: "Je vais crever l'abcès du séparatisme ou de ce qu'ils appellent l'autonomisme parce que tous ces comploteurs n'osent pas appeler les choses par leur nom. Ça suffit comme ça, ces velléités d'indépendance!"

Se séparer de l'Etat

C'est bien là le sens canonique du mot "séparatisme" dans son sens moderne. Est séparatiste qui veut détacher une région d'un Etat central. On a donc parlé en France tour à tour des séparatismes breton, basque, corse etc. Pourtant, Emmanuel Macron, à Mulhouse, semblait plutôt fustiger une forme d'exil intérieur, une fuite hors de la communauté nationale. Le 18 février, il avait d'ailleurs pris soin d'expliquer pourquoi il substituait "séparatisme" à "communautarisme": "Je ne suis pas à l’aise avec le terme de "communautarisme" car on est dans la nation française mais on peut se sentir des identités multiples si on respecte les lois de la République."

"Pour moi, c'est une façon de dire à l'électorat de droite qui est désormais son principal soutien: 'Je m'occupe de ce dossier du communautarisme, cher à la droite et l'extrême droite", commente auprès de BFMTV.com Arnaud Mercier, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université Panthéon-Assas, enchaînant: "tout en ajoutant sur sa gauche qu'on ne peut pas l'accuser de marcher sur les brisées de Marine Le Pen car il emploie un autre terme".

Arnaud Mercier note: "C'est à la fois une autre illustration du 'et en même temps' et une forme d'euphémisation car chacun sait que pour la droite, le communautarisme c'est l'islam". "En parlant de 'séparatisme', Emmanuel Macron cherche à être un point d'équilibre entre ceux qui disent 'on n'a pas le droit de se revendiquer d'une communauté' et ceux qui disent 'les communautés l'emportent sur la République'". L'enseignant pronostique encore: "Ça peut être un bon coup tactique pour lui parce que ça peut être le moyen de continuer à consolider cet électorat de droite dont il attend son salut pour la prochaine présidentielle".

L'arrivée du vocable de "séparatisme" dans le lexique macronien a inspiré une autre réflexion à l'historien Jean-Numa Ducange: "Ça m'a confirmé qu'Emmanuel Macron, qui vient d'une culture libérale et extrêmement tolérante à l'égard des religions, endosse les habits de plus républicain qu'il n'était. En fait, il essaye d'endosser le costume du républicanisme autoritaire bonapartiste".

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV