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Aux européennes de 1994, Rocard coulé par le missile Tapie

Élu premier secrétaire du PS en avril 1993, Michel Rocard aura échoué à fédérer les "éléphants" du parti autour de lui. Ici l'ex-Premier ministre le 2 juillet 1993 avec Claude Estier.

Élu premier secrétaire du PS en avril 1993, Michel Rocard aura échoué à fédérer les "éléphants" du parti autour de lui. Ici l'ex-Premier ministre le 2 juillet 1993 avec Claude Estier. - AFP - Pascal George

À un an de la présidentielle de 1995, à laquelle il espère candidater, l’ex-Premier ministre de François Mitterrand se lance un défi en conduisant la liste socialiste aux européennes. Un "galop d’essai" qui lui sera fatal, les radicaux faisant cavaliers seuls derrière le charismatique patron de l’OM.

"Rocard est un nul et ne comprend rien à la politique. Surtout, ne vous en mêlez pas. Il perdra tout seul, pas besoin de l’aider". Alors que la campagne des élections européennes de 1994 bat son plein, François Mitterrand dit, devant son premier cercle, tout le bien qu’il pense de la tête de liste socialiste. Celle de son camp, en théorie. Le président veut voir son ancien Premier ministre, pour qui son inimitié est profonde, tomber dans les oubliettes de l’histoire.

De ce point de vue, c’est raté. Politiquement toutefois, comme souvent, François Mitterrand voit juste. Ce scrutin est l’occasion d’un échec personnel retentissant pour Michel Rocard, dont la liste finit sous la barre des 15% des voix le 12 juin 1994. Un bide tel qu’il annihile d’un coup d’un seul ses ambitions présidentielles pour l’échéance de 1995. 

Cette dernière est pourtant, au départ, l’objectif indicible du maire de Conflans-Sainte-Honorine. Il sait que d'autres "éléphants" du Parti socialiste vont vouloir lui damer le pion. Laurent Fabius, Jacques Delors, Pierre Mauroy, Lionel Jospin... Tous regardent bien au-delà de la rue de Solférino.

Devenu premier secrétaire du PS contre la volonté de François Mitterrand en avril 1993, Michel Rocard entend pouvoir enfin donner une force de propulsion à la "deuxième gauche". La sienne, la gauche "du réel", celle que la mitterrandie a en horreur. Trop froide, trop techno, dénuée de romantisme et de sens politique, pense-t-elle. Le chef de l’État n’a pas manqué de le faire comprendre aux rocardiens lorsqu’ils ont occupé Matignon, de 1988 à 1991. 

Objectif modeste

Leur revanche n’aura pas lieu tout de suite. L’étiage optimal, pourtant, ne paraît pas inatteignable. Un an après la berezina des législatives de 1993 (il n’y a alors plus que 57 députés socialistes sur 577), Michel Rocard s’assigne pour but de tenir les 20% qu’obtient traditionnellement le PS aux européennes. Même lorsqu’il est en difficulté. À un an de la présidentielle, l’ex-député des Yvelines se dit que ce "galop d’essai" est à sa portée. 

Garde rapprochée. Confirmé à la tête du PS en octobre 1993, Michel Rocard veut s'appuyer sur le parti pour appliquer sa politique d'ouverture aux centristes et aux écologistes.
Garde rapprochée. Confirmé à la tête du PS en octobre 1993, Michel Rocard veut s'appuyer sur le parti pour appliquer sa politique d'ouverture aux centristes et aux écologistes. © AFP - Eric Feferberg

Il sait du reste que la liste RPR-UDF conduite par le maire de Toulouse, Dominique Baudis, est quasiment assurée de finir en tête. Aidée par les vents favorables de la cohabitation feutrée entre Édouard Balladur et François Mitterrand, elle a mécaniquement le vent en poupe. D’autant plus que cette fois-ci, contrairement à ce qu’il s’était produit lors du débat sur le traité de Maastricht, la droite affiche un front relativement uni sur la question européenne. 

Le PS, cette brouette pleine de grenouilles

Le danger vient d’abord de l’intérieur. Michel Rocard subit le contrecoup de son élection difficile à la tête du PS. "On a évincé Fabius et on a monté une majorité bricolée. Puis on a gagné le Congrès du Bourget en octobre '93 avec des additions de coalitions très fragiles", se souvient le sénateur rocardien Alain Richard, aujourd’hui à la tête de la commission nationale d’investiture de La République en marche. 

"Toujours est-il que, dans l’esprit de Michel, il y avait un défi à relever. Il considérait qu’un vrai leader se doit d’aller au combat. Et puis on est dans l’opposition, donc on se dit qu’à 18% aux européennes, on est bon. La difficulté de Michel, c’est qu’il s’est trouvé leader dans une période où il fallait redémarrer la machine, alors qu’on craignait que le PS ne se dissolve. À l’époque, le parti, c’était la brouette pleine de grenouilles", poursuit-il auprès de BFMTV.com. 

Le MRG choisit Tapie, l’Elysée laisse faire

Un autre écueil guette. Dans le passé, les listes Mitterrand (1979), Jospin (1984) puis Fabius (1989) faisaient systématiquement alliance avec le Mouvement des radicaux de gauche (MRG). Cette fois-ci, le partenaire regimbe. Lors des négociations, Michel Rocard se raidit et refuse de lui faire des concessions.

"On s’était trop habitué à l’idée que les radicaux n’étaient qu’un appendice du PS", reconnaît Alain Richard. 

Dirigé par l’ingénieux Jean-François Hory, proche de l’Elysée, le MRG décide alors pour la première fois de faire cavalier seul aux élections européennes. Un choix qui va s’avérer lourd de conséquences pour le premier secrétaire du PS. 

Il se trouve que les radicaux disposent d’une carte maîtresse: Bernard Tapie. Réélu député des Bouches-du-Rhône en 1993, le patron de l’Olympique de Marseille est l’adhérent-vedette du MRG. L’ancien ministre de François Mitterrand, adepte des plateaux de télévision et des rodomontades contre le Front national, est la tête de liste idéale pour faire une percée, créer la surprise. Et, in fine, obtenir des élus au Parlement européen tout en s’émancipant - raisonnablement - de la rue de Solférino. 

Showman. Pas encore blacklisté par les affaires judiciaires, Bernard Tapie est une figure très populaire lorsqu'il est choisi comme tête de liste MRG. Ici l'ex-ministre à L'Heure de vérité, le 10 octobre 1993.
Showman. Pas encore blacklisté par les affaires judiciaires, Bernard Tapie est une figure très populaire lorsqu'il est choisi comme tête de liste MRG. Ici l'ex-ministre à L'Heure de vérité, le 10 octobre 1993. © AFP - Georges Bendrihem

Le chef de l’État n’a aucun intérêt à empêcher la manœuvre. Reste à savoir s’il ne l’a pas sciemment téléguidée. C’est l’éternel mystère de cette campagne, les rocardiens estimant d’emblée que "l'exocet" Tapie provient tout droit du palais de l’Elysée. 

"La plus grande des vertus en politique, c’est le cynisme. Mitterrand donne son aval à l’opération. Son fils, Jean-Christophe, est un grand pote de Jean-François Hory. Rocard ne voit pas venir le coup, il est naïf", rapporte un autre ancien élu socialiste, aujourd’hui proche d’Emmanuel Macron. 

Alain Richard abonde: "Je ne peux pas le prouver, mais je suis sûr que Mitterrand a vu Tapie en lui disant que ce serait une très bonne idée qu’il y aille. Il se disait que ça ouvrirait le jeu à gauche. Rocard à l’Elysée, ça ne le branche pas, donc il voulait voir s’il avait une autre carte."

Une rumeur signée Rocard?

Michel Charasse, proche parmi les proches de François Mitterrand, se souvient bien de cette période. Affaibli par son cancer, le président se préserve. Il se contente de la marge que lui attribue la Constitution en période de cohabitation.

La mitterrandie à la manœuvre? Bernard Tapie a toujours entretenu ses liens avec ses anciens collègues ministres. Ici le patron de l'OM avec Michel Charasse, conseiller de Mitterrand, le 8 mars 1993.
La mitterrandie à la manœuvre? Bernard Tapie a toujours entretenu ses liens avec ses anciens collègues ministres. Ici le patron de l'OM avec Michel Charasse, conseiller de Mitterrand, le 8 mars 1993. © AFP - Eric Cabans

Entouré de sa garde prétorienne, il écoute, surveille, observe ses successeurs potentiels se mettre des bâtons dans les roues. Son ex-conseiller donne sa version des événements à BFMTV.com: 

"Rocard a fait le forcing pour être tête de liste et Mitterrand pensait qu’il se planterait - comme n’importe quel autre candidat issu du PS. Mitterrand pensait que la liste Tapie était la meilleure solution alternative, mais n’a pas essayé de l’imposer. Il estimait que le PS de Rocard ne comprendrait rien à ce choix. Rocard, qui sentait que ça allait mal, a alors fait courir le bruit selon lequel l’Elysée jouait contre lui! Et serait responsable de son échec!"

Faute de pouvoir imposer le sulfureux homme d’affaires à son camp, François Mitterrand se serait donc gardé de s’immiscer dans les débats. À en croire Michel Charasse, il aurait même dépêché ses fidèles pour prévenir l’équipe Rocard que l’Elysée se tiendrait à l’écart de la bataille électorale. Le mépris du président pour son ancien chef du gouvernement, lui, demeure entier. 

Calculs d’apothicaire

Quoi qu’il en soit, l’effet Tapie ne se fait réellement sentir que dans le dernier mois de la campagne. Dans les sondages, du moins. Car dès le départ, Michel Rocard peine à boucler sa liste. Au-delà des bisbilles avec le MRG, le patron du PS doit se coltiner toute la foire socialiste: ses eurodéputés sortants, qui veulent garder leur siège; ses différents courants; et ses députés battus aux législatives de 1993, qui veulent se recaser. Il bute également sur la parité hommes-femmes, à laquelle il veut se tenir. D’où le surnom de liste "chabadabada", en référence à la musique du film Un homme et une femme de Claude Lelouch.

Ces calculs d’apothicaire donnent lieu à des départs plus ou moins bruyants, comme celui de Martine Buron, élue sortante qui doit laisser sa place - parmi la quinzaine d’éligibles - à Élisabeth Guigou. Catherine Lalumière, diverses fois ministre et secrétaire d’État durant le premier septennat de François Mitterrand, se voit également refuser l’accès. 

"Michel avait son potentiel, il faisait des beaux discours, mais il avait contre lui l’idée qu’il divisait la gauche. Qu’il n’était pas le successeur en capacité de réunir les courants qui se réunissaient autour de Mitterrand à la grande époque. Tous ces coups de billard à trois bandes nous coûtent cher parce que derrière, on n’a pas la martingale pour créer la force d’entraînement", constate avec le recul Alain Richard.

Pour les plus mécontents, la liste "Énergie radicale" de Bernard Tapie devient le refuge idoine. Elle accueille des profils variés, comme l’écologiste Noël Mamère, le syndicaliste André Sainjon (lui aussi recalé par Michel Rocard) et la militante féministe Antoinette Fouque. 

"On était sur la défensive"

Fin avril 1994, l’institut Ipsos crédite Michel Rocard de 18% des intentions de vote. Bernard Tapie, lui, stagne à 8%. Les dommages causés par le missile semblent sous contrôle... mais plus pour longtemps.

"On était en permanence sur la défensive", se rappelle Alain Richard. "Tapie, avec sa gouaille, son côté démago, à dire 'j’interdis le chômage' etc, ça attire. Il y a des gens de la droite râleuse, celle de Charles Pasqua, qui ont voté pour lui."
En défense. Malgré les intentions de vote qui stagnent, Michel Rocard relève son défi jusqu'au bout. Ici l'ex-Premier ministre en campagne à Paris, le 17 avril 1994.
En défense. Malgré les intentions de vote qui stagnent, Michel Rocard relève son défi jusqu'au bout. Ici l'ex-Premier ministre en campagne à Paris, le 17 avril 1994. © AFP - Gérard Fouet

La route de l’ex-Premier ministre est pavée d’embûches. En plus de la liste Énergie radicale, il y a Jean-Pierre Chevènement qui constitue sa propre équipe. Le maire de Belfort, ancien ministre de la Défense de Michel Rocard, ne finira qu’avec 2,54% des voix, mais tout de même. Les européennes deviennent l’occasion, pour certains, de se construire (ou d’entretenir) une notoriété médiatique à peu de frais. Une "présidentielle du pauvre", dit l’expression inventée à l’époque.

Le piège bosniaque de BHL

Un autre cas va l’illustrer. Le 15 mai, alors que la liste PS voit son socle s’éroder, Bernard Henri-Lévy entre dans la danse. Impliqué (à distance) dans le conflit qui fait rage en Bosnie, aux portes de l’Europe, l’écrivain menace de constituer une "liste Sarajevo". Il est suivi par une palanquée d’intellectuels en vogue. L’état-major socialiste y voit un risque supplémentaire de division de son électorat, marqué par les images de la répression serbe en Yougoslavie. 

Indignation embarrassante. Le 15 mai 1994 à L'Heure de vérité, Bernard-Henri Lévy annonce les contours de sa future "liste Sarajevo", dont il finira par se désolidariser en cours de route.
Indignation embarrassante. Le 15 mai 1994 à L'Heure de vérité, Bernard-Henri Lévy annonce les contours de sa future "liste Sarajevo", dont il finira par se désolidariser en cours de route. © AFP - Joël Robine

Très critique à l’égard de la politique balkanique de François Mitterrand, BHL appelle à lever l’embargo sur les armes en Bosnie. Il promet de retirer sa liste si cette demande est reprise par les principaux candidats de droite et de gauche.

Sur les conseils de son entourage, Michel Rocard s’engouffre maladroitement dans la brèche. Il n’y a que des coups à prendre. Le 19 mai, deux jours après une séquence houleuse au palais de la Mutualité où les intellectuels pro-bosniaques scandent le nom de Mitterrand, la tête de liste PS s’aligne sur leur position. 

Dès le lendemain, la presse se gausse de ce changement de pied. Il apparaît d’autant plus vain que des dissensions se profilent au sein de la "liste Sarajevo", certains intellectuels refusant de se retirer de la course.

"La vie politique est en train de se transformer en carnaval", commente alors Jean-Pierre Chevènement.

Excédé, ayant le sentiment d’avoir été "habillé en prostitué de la politique", Michel Rocard revient le 25 mai à sa position initiale: levée de l’embargo uniquement en dernier ressort, en cas d’échec des négociations de paix. 

Le couperet

Bernard Tapie se saisit habilement de l’imbroglio. Il se dit en "harmonie" avec François Mitterrand sur l’embargo et juge "ahurissante" la valse-hésitation de Michel Rocard. À la fin du mois de mai, après deux semaines de frémissements, les sondages se cristallisent. La "liste Sarajevo" s’effondre, celle des radicaux est en légère hausse et le PS passe sous la barre des 17%. 

La cote d’alerte est atteinte à tel point que Michel Rocard croit bon d’enjamber le scrutin. Le 7 juin à Créteil, il appelle à une "nouvelle alliance des forces du mouvement" pour rénover la gauche après les européennes. En clair, pour préparer la présidentielle alors même que son camp est à l’aube d’une nouvelle déculottée. Le flop est total. 

Pleine lucarne. Bernard Tapie célèbre, le 12 juin 1999 à Marseille, les 12,03% de sa liste Énergie radicale aux européennes.
Pleine lucarne. Bernard Tapie célèbre, le 12 juin 1999 à Marseille, les 12,03% de sa liste Énergie radicale aux européennes. © AFP - Eric Cabanis

Le 12 juin, le couperet tombe: la liste socialiste recueille 14,49% des suffrages exprimés. Celle de Bernard Tapie dépasse les 12%. La liste RPR-UDF arrive en tête avec un score décevant (25,58%), concurrencée sur sa droite par le souverainiste Philippe de Villiers, dont la liste obtient 12,34%.

Rocard s'en va 

Pour Michel Rocard, les carottes sont cuites. Il convoque rapidement un comité directeur du PS à la Villette, le 19 juin, pour poser la question de confiance. Les luttes intestines repartent de plus belles. Les proches de Lionel Jospin, qui un an auparavant avaient épaulé le maire de Conflans dans sa conquête du parti, décident cette fois-ci de s’abstenir. Mis en minorité, Michel Rocard s’en va et laisse la place à Henri Emmanuelli, bien plus à gauche. 

L’année suivante, les socialistes se choisissent Lionel Jospin pour les représenter à l’élection présidentielle. Il requinque le parti en arrivant en tête du premier tour avec 23,3% des voix. Certes battu par Jacques Chirac au second, il réalise une performance plus qu’honorable, qui préfigure la victoire des législatives de 1997.

Une fois de plus, alors même qu'il est au crépuscule de sa vie, François Mitterrand a réussi - volontairement ou non - à barrer la route de l'Elysée à son adversaire historique. Avec la même tactique que pour les présidentielles de 1981 et 1988: profiter de la précipitation de Michel Rocard à vouloir mener sa propre barque. Alain Richard résume bien cet empressement, guidé avant tout par la haine du héraut de la deuxième gauche pour le chef de l'État:

"La tentative de reconstruction à laquelle Michel s’est mis par devoir, elle s’est faite beaucoup trop tôt. Certains l'ont prévenu en amont. Après une déroute comme celle de 1993, il y a une période de digestion nécessaire... De deuil presque. Michel ne s'est pas préservé."

"ces gamelles politiques qui ont marqué l'histoire"

Cet article est le deuxième volet d'une série consacrée aux défaites électorales et personnelles qui ont marqué l'histoire politique française de ces 25 dernières années.

Jules Pecnard