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LIGNE ROUGE - Islamisme, enquête sur une menace

Un peu plus de cinq mois après l'assassinat de Samuel Paty, où en est la menace islamiste dans le pays? Alors que dans certains territoires, le poids du religieux se fait sentir, BFMTV a enquêté sur la réalité de la pression islamiste en France.

Des portes et fenêtres confectionnées pour résister aux balles, une pièce blindée avec un téléphone disposant d’une ligne d’alerte et deux officiers de sécurité présents 24 heures sur 24 à son domicile. Voici le quotidien de Philippe Val, ancien directeur de la rédaction de Charlie-Hebdo, qui vit depuis quinze ans sous une étroite protection policière à cause de la menace islamiste. Comme lui, ils sont une quarantaine en France à vivre ultra-protégés, souvent dans un silence qu’il juge assourdissant:

"C’est un scandale dont pendant des années tout le monde s’est foutu. Jusqu’à temps qu’on tue les gens de Charlie-Hebdo, qu’on tue les gens de l’Hyper Casher, qu’on tue à l’école de Toulouse, qu’on tue le professeur Samuel Paty", déplore le journaliste à BFMTV.

Alors qui sont ceux qui les menacent? Existent-ils des territoires sous influence que les islamistes chercheraient à conquérir? L'école républicaine et laïque est-elle encore un sanctuaire, ou au contraire une cible privilégiée de l’islam radical? BFMTV a enquêté sur la réalité de la pression islamiste en France.

L’imam "à abattre par les islamistes"

Hassen Chalghoumi, 48 ans, imam de Drancy, est parmi les personnes les plus menacées en France. Ce Franco-tunisien, à la tête de la mosquée depuis 2008 est une figure médiatique, qui revendique sa proximité avec la communauté juive et s’est prononcé, en 2010, pour la loi interdisant le voile intégral.

Ses prises de position lui valent de nombreux ennemis. Daesh l’a ainsi nommément visé dans une vidéo de propagande, tout comme l’a fait localement l’islamiste intégriste d’Abdelhakim Sefrioui. Celui qui est poursuivi pour complicité dans l’assassinat de Samuel Paty l’a ouvertement menacé de mort dans une vidéo diffusée sur internet, dans laquelle il déclarait: "Je jure par Allah le tout puissant qu’il mourra par la colère de Dieu.”

Aujourd’hui, l'imam se décrit comme "l’homme à abattre par les islamistes." Il est obligé de se vêtir d’un gilet anti-couteau quand il se rend dans sa propre mosquée. Il ne peut jamais dormir trois nuits de suite au même endroit.

"Je fais attention à ma vie. J’ai une responsabilité vis-à-vis de ma famille, de moi-même. Je continue le combat, à un prix très lourd. Je n’abandonnerai jamais ma religion."
Hassen Chalghoumi, imam de Drancy, est obligé de porter un gilet anti-couteau quand il se rend dans sa mosquée.
Hassen Chalghoumi, imam de Drancy, est obligé de porter un gilet anti-couteau quand il se rend dans sa mosquée. © BFMTV

Raids numériques

Pour s’en prendre à ceux qu’ils jugent être des ennemis de l’islam, les islamistes se servent aussi d’une arme puissante: les réseaux sociaux. Idriss Sihamedi, le fondateur de l’ONG d’aide humanitaire Barakacity, dissoute en octobre, est familier des pratiques visant à montrer du doigt tous ceux qu’il considère comme anti-musulmans. Sur Twitter, il est suivi par des dizaines de milliers d’internautes. Chacun de ses tweets peut conduire à un véritable cyberharcèlement de la personne visée.

L'artiste franco-marocaine Rabia Franoux Moukhlesse en a fait l’amère expérience. En 2019, elle a été victime d’un raid numérique particulièrement violent, après avoir été citée par le compte Twitter de Barakacity, au motif qu’elle avait signé une tribune dans Marianne intitulée "Le voile est sexiste et obscurantiste."

"Je ne suis pas contre les femmes voilées, nous explique-t-elle. Je suis contre le voile en tant qu’étendard politique."
L'artiste franco-marocaine Rabia Franoux Moukhlesse, interviewée par BFMTV.
L'artiste franco-marocaine Rabia Franoux Moukhlesse, interviewée par BFMTV. © BFMTV

A la suite de cette campagne de haine en ligne, l’artiste a choisi de ne pas porter plainte. D’autres se sont lancés dans le combat judiciaire et Idriss Sihamedi a ainsi été condamné pour cyberharcèlement début mars. Lui répète qu’il ne s’agit pas de cyberharcèlement, que "cela fait partie du débat contradictoire."

"L’objectif est d'imposer les standards de l’islamisme politique"

Ces idées ne se diffusent pas uniquement sur les réseaux sociaux. Elles prennent forment également dans la vie réelle, comme à Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis. Entre quartiers populaires et gentrification, certains habitants nous décrivent une pression du religieux bien présente. Elle se sent d’abord par les commerçants musulmans dit "modérés". L’un d’eux, restaurateur de confession musulmane, témoigne sous couvert d’anonymat:

"J’ai toujours vendu de l’alcool. Plusieurs fois, on m’a fait des remarques, des gens ont craché sur ma vitrine en me disant que ça ne se faisait pas. Je ne veux pas arrêter de vendre de l'alcool par principe", nous confie-t-il.

Pour d’autres, la montée du religieux est un argument de vente. Ainsi, plusieurs coiffeurs à Saint-Denis proposent aux femmes voilées de se faire coiffer à l’abri des regards. Si certains n’y voient pas de pression particulière, d’autres déplorent la montée d’un islam politique. C’est le cas de Fewzi Benhabib, observatoire de la laïcité à Saint-Denis. Citant l’exemple de l'ouverture de librairies islamiques, l’ancien professeur de physique affirme:

"Aujourd’hui dans la ville de Saint-Denis il y a un projet en marche, dont l’objectif est d'imposer les standards de l’islamisme politique."

De son côté, la municipalité reconnaît que "ces faits existent", mais refuse de faire des généralités:

"Malheureusement, dans une ville dans laquelle il y a une précarité relativement importante, avec une difficulté sociale, les gens sont parfois plus vulnérables, concède Oriane Filhol, maire adjointe de Saint-Denis. Quelques individus radicalisés, qui placent la religion au-delà d'autres valeurs, mettent la pression sur certaines personnes. Mais ce sont des faits marginaux, la ville n’est pas sous emprise d’un tel phénomène."

"Je ne vois pas dans la laïcité la neutralité"

Ces quelques individus radicalisés se comptent par centaines en France aujourd’hui. Nous avons rencontré l’un d’entre eux dans la région toulousaine. Jérémy, 33 ans, est très proche d’Olivier Corel, surnommé l’émir blanc d’Artigat, fondateur d’une communauté salafiste par laquelle sont passées Mohamed Merah et les frères Clain.

Olivier Corel, en mars 2012, à Artigat.
Olivier Corel, en mars 2012, à Artigat. © Remy Gabalda - AFP

Jérémy nous explique que l’islam l’a aidé à sortir de la délinquance, lui a permis de créer une vie de famille, avec une femme qui porte le voile. Aujourd’hui, il se dit opposé à la laïcité française:

"Ce que je n’arrive pas à comprendre c’est qu’on interdise ci ou ça dans l’espace public. Alors que dans d’autres pays, il n’y a pas de problème. (...) Je ne vois pas dans la laïcité la neutralité, plutôt un anti-quelque chose. Demain si la France interdit de porter le voile, je serai obligé de partir", clame-t-il.

Ne pas ignorer les "signaux faibles"

Jérémy, toujours surveillé par les services de renseignement, aimerait un jour ouvrir une école en adéquation avec sa foi pour scolariser ses enfants. Et c’est bien là où l’enjeu est le plus important. L’assassinat de Samuel Paty en a été le tragique exemple: l’école est le lieu où la laïcité s’enracine, prend forme et est parfois vivement contestée.

Ismaël Ferhat, référent laïcité à l’Académie d’Amiens, indique à BFMTV que pour 12 millions d’élèves, 250 cas d’atteinte aux valeurs de la République ont été signalés en France à l’école en 2020. "Ces faits restent relativement faibles", en déduit-il.

Samuel Paty en classe, le 19 décembre 2019
Samuel Paty en classe, le 19 décembre 2019 © Mairie de Conflans

Au-delà des événements violents, il existe aussi des faits traduisant des signaux faibles de la montée du religieux chez les jeunes. Sur ce sujet sensible, les langues se délient depuis l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine:

"Les signaux d’alerte que je lance depuis un petit moment sont perçus avec beaucoup plus de gravité, de sérieux, plus personne ne me taxe de xénophobie, de racisme, d’islamophobie depuis", témoigne une enseignante résidant dans le sud de la France, sous couvert d’anonymat.

Un sondage publié début mars dévoilait que 52% des lycéens étaient favorables au port de signes religieux ostensibles à l’école. C'est deux fois plus que dans le reste de la population. Pour certains, ce nombre est le signe d'une victoire du discours islamiste. Pour d'autres, la marque d'une plus grande tolérance chez la jeune génération.

Quentin Baulier, Léa Delfolie, Fanny Morel