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En prison, "on fabrique des gens malheureux" déplore un spécialiste de la radicalisation

Invité ce vendredi sur BFMTV et RMC, Farhad Khosrokhavar, sociologue expert du milieu carcéral et directeur de l'Observatoire des radicalisations, est revenu sur le mal-être des prisons, du côté des surveillants comme des détenus.

Il y aurait "aux alentours de 1200" détenus "radicalisés" dans les prisons françaises. Un chiffre énoncé ce vendredi matin sur BFMTV et RMC par Farhad Khosrokhavar, directeur de l'Observatoire des radicalisations à la Maison des sciences de l'homme, à prendre avec des pincettes selon lui.

Le sociologue, auteur du Nouveau Jihad en Occident (Robert Laffont), dénonce un "mélange des genres" entre fondamentalisme et radicalisation dans les relevés, dû en partie aux manques d'effectifs chez les gardiens de prison et au mal-être qui découle de la surpopulation carcérale.

"Les surveillants n'ont pas le temps d'observer les détenus, c'est pour ça qu'il y a une sorte de formulaire, à la va-vite: 'Il a laissé pousser sa barbe, un élément de radicalisation, il a fait du prosélytisme, un autre élément', etc.", explique Farhad Khosrokhavar, qui poursuit: "Il y a beaucoup de fondamentalistes qui ne se radicalisent pas, et il y a beaucoup de radicalisés qui ne sont pas des fondamentalistes."

Le spécialiste invite donc à prendre les statistiques avec précaution et souligne en parallèle la détérioration des relations entre surveillants et détenus à cause de "l'entassement" dans les cellules, jusqu'à trois, parfois quatre personnes par pièce.

"Un changement du sens de la culpabilité"

"On a fabriqué depuis une vingtaine d'années des gens malheureux", affirme le sociologue. "Il faut comprendre que le mal-être des détenus se répercute sur les surveillants", développe l'invité de Bourdin Direct, rappelant que des deux côtés, le taux de suicide est supérieur à la moyenne nationale.

Un mal-être qui ne fait que renforcer le sentiment d'exclusion que certains détenus nourrissent avant même leur incarcération. Ces personnes, "au contact d'autres détenus qui partagent le même mal-être", "petit à petit en viennent à l'idée qu'après tout, on est dans un pays d'hérétiques, de mécréants, et cela, la plupart du temps, sans avoir la moindre notion de l'islam", explique Farhad Khosrokhavar.

"Il y a changement du sens de la culpabilité. Avant, il y avait un sentiment d'indignité, des jeunes qui me disaient en prison 'on me traite comme une sorte d'insecte'. Ceci a un brin d'exagération, mais il y a une part de vérité dans les formes institutionnelles de comportement vis-à-vis de ces jeunes. Avec la radicalisation, l'indignité change de vecteur", estime le sociologue.
Liv Audigane