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Comment magistrats, avocats et policiers tentent d'améliorer le traitement des "cold-cases"

Les disparitions et les crimes complexes sont souvent difficiles à résoudre et tombent, au fil des ans, dans l’oubli. Sur la proposition du procureur général Jacques Dallest, la Chancellerie a créé un groupe de travail composé de magistrats, avocats, policiers et gendarmes afin d'arriver au bout des "cold-cases".

Après plus de treize années de mystère, l’enquête autour de la disparition de Madeleine McCann rebondit. La police allemande, en collaboration avec ses homologues britanniques et portugais, tient enfin un suspect: un Allemand de 43 ans actuellement incarcéré pour une autre affaire d’abus sexuels sur enfants. Il aura fallu des centaines d’interrogatoires et de perquisitions ainsi qu’une coopération internationale pour donner un nouveau souffle à l’enquête. 

Cette avancée offre enfin l’espoir aux parents de comprendre ce qui est arrivé à leur fille de 3 ans, volatilisée la nuit du 3 mai 2007 alors qu’elle dormait au côté de ses petits frère et soeur dans leur chambre d’hôtel de Praia da Luz, en Algarve. S’il s’avérait que ce nouveau suspect était bien à l’origine de l’enlèvement de Madeleine McCann, les enquêteurs portugais, britanniques et allemands pourraient enfin clore cette affaire qui figure sur la liste des "cold-cases", les dossiers non élucidés. 

Des affaires "très difficiles à résoudre"

En France, d’emblématiques affaires de meurtres et de disparitions, vieilles de plusieurs dizaines d’années, restent dans les limbes des dossiers irrésolus. C’est le cas par exemple de la "tuerie de Nantes", ce quintuple meurtre des membres de la famille Dupont de Ligonnès en avril 2011, et la disparition mystérieuse du père, Xavier. Où se trouve-t-il? Est-il toujours en vie? Est-il l’auteur de ces meurtres? Neuf années après les faits, le mystère reste entier. Idem pour la petite Marion Wagon, disparue sans laisser de trace après être sortie de son école à Agen en 1996. 

"Certaines affaires sont très difficiles à résoudre. C’est le cas notamment quand il s’agit d’un crime aléatoire, compulsif. Il n’y a pas de lien entre l’auteur et sa victime, alors toutes les pistes sont envisageables et c’est extrêmement vaste", raconte à BFMTV.com le procureur général Jacques Dallest. "La situation est également complexe quand on se retrouve face à un cadavre qu’on ne parvient pas à identifier ou lorsqu’on est confronté à un crime sans cadavre", comme dans la disparition d’Estelle Mouzin.
La photo d'Estelle Mouzin utilisée pour l'avis de recherche émis en 2003.
La photo d'Estelle Mouzin utilisée pour l'avis de recherche émis en 2003. © POLICE / AFP

Il a fallu attendre plus de 17 ans pour enfin lever le voile sur la disparition de cette petite fille de 9 ans, le 9 janvier 2003 à Guermantes, entre son école et son domicile. Au mois de mars dernier, le tueur en série Michel Fourniret a reconnu l’avoir assassinée, sans pour autant indiquer l’endroit où repose le corps de la victime. Dès le début de l’affaire, Me Corinne Herrmann et Didier Seban se sont battus pour que les enquêteurs suivent la piste Fourniret, mais en vain.

"On ne peut pas convaincre des policiers d’aller contre leur conviction", nous glisse Didier Seban. 

Multiples dysfonctionnements

"Cette affaire a été délaissée pendant près de 20 ans. Sept juges d’instruction se sont succédé tous les deux ans. Les policiers ont enquêté en estimant que Fourniret ne pouvait pas avoir de lien dans cette affaire, pour une raison qui m’échappe", déplore l’avocat qui regrette "beaucoup de dysfonctionnements dans le traitement des 'cold-cases' et des meurtres en série". 

Cette remarque, Jacques Dallest se l’est faite tout au long de sa carrière. D’après le procureur général, l’institution judiciaire ne dispose pas des outils et des moyens suffisants pour les résoudre.

"A Lyon, j’ai été juge d’instruction durant 7 ans et j’ai dû clôturer dix affaires non élucidées", livre-t-il la mort dans l’âme.

C’est pourquoi il a proposé à la Chancellerie au mois d’octobre 2019 de créer un groupe de travail, abrité par la direction des affaires criminelles et des grâces, afin de proposer des solutions pour un meilleur traitement de ces dossiers. 

"On réfléchit à une manière de mieux recouper les affaires entre les différentes juridictions au niveau départemental, régional et interrégional. Il est aussi impératif de trouver un moyen de mieux conserver les scellés. On cherche également à utiliser au mieux les progrès de la science. On le doit aux familles", nous détaille le magistrat qui s'est penché sur la question avec une douzaine d’avocats, de magistrats, de policiers, de gendarmes et de proches de victimes au cours des deux premières séances qui ont déjà eu lieu.

"15 et 20% d’affaires non résolues"

"Aujourd’hui, on a entre 15 et 20% d’affaires non résolues, et cette statistique stagne depuis des années alors que nos moyens scientifiques ont fortement augmenté", s’agace Me Seban qui fait partie du groupe de travail.

Cet avocat spécialisé dans les disparitions se bat pour exhumer les dossiers qui sombrent dans l’oubli. Il est notamment intervenu auprès de Marie-Rose Blétry pour faire avancer une enquête qui a mis 18 années à être élucidée. Le 28 décembre 1996, Christelle Blétry, la fille de Marie-Rose, est retrouvée morte dans un fossé à Blanzy, en Saône-et-Loire. La veille, elle avait passé la soirée chez des amis, à 2 km de la maison familiale. Rapidement, une enquête est ouverte pour homicide mais "les investigations rament au bout d’un an", témoigne Marie-Rose Blétry interrogée par BFMTV.com. 

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"Le juge d’instruction ne voulait pas nous rencontrer, il a fallu qu’on bataille pour avoir enfin accès au dossier. La police de son côté nous a laissé tomber au bout d’un mois d’enquête. Ca n’avançait pas, les enquêteurs se succédaient et le juge a même menacé de clore le dossier", se souvient-elle amère.

"Une affaire criminelle ne doit pas en chasser une autre"

Mais en 2001, la famille Blétry commence à travailler avec le cabinet Seban & Hermann et un nouveau binôme de policiers reprend l’affaire depuis le début. "Ensemble, il ont enfin fait avancer les choses et dénoncé les multiples dysfonctionnements. Les deux inspecteurs ont repris le parcours effectué par Christelle le soir du meurtre pour rentrer à la maison. Ils se sont aperçus que les précédents officiers n’avaient même pas interrogé les habitants des alentours", déplore la mère.

Et de poursuivre: "De mon côté, je demandais qu’on fasse analyser ses vêtements car j’étais persuadée qu’elle s’était débattue et qu’on pouvait trouver l’ADN de l’assassin, mais le juge ne faisait que repousser ces examens. Finalement quelques prélèvements ont été faits et en 2014, j’ai été convoquée au tribunal avec mes deux avocats. Le juge nous a annoncé que l’ADN de Pascal Jardin avait été retrouvé. Après 18 années, j’avais enfin un nom."

Le combat de Marie-Rose Blétry pour rendre justice à sa fille a payé: Pascal Jardin a été condamné à la prison à perpétuité pour le viol et le meurtre par 123 coups de couteau de Christelle Blétry. Elle souhaite que sa bataille serve à toutes les familles concernées par des enquêtes qui ne trouvent pas d’issue. C’est pour cette raison qu’elle a elle aussi rejoint le groupe de travail du procureur Dallest, afin qu'"une nouvelle affaire criminelle n’en chasse pas une autre. Il faut se donner les moyens de garder un oeil sur chacun de ces 'cold-cases'".

Ambre Lepoivre