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Affaire Troadec: l'éprouvant travail des enquêteurs

Des psychologues du Service de soutien psychologique opérationnel sont venus accompagnés les enquêteurs lors des fouilles de la ferme d'Hubert Caouissin, à Pont-de-Buis.

Des psychologues du Service de soutien psychologique opérationnel sont venus accompagnés les enquêteurs lors des fouilles de la ferme d'Hubert Caouissin, à Pont-de-Buis. - Fred Tanneau - AFP

Depuis lundi, des moyens policiers impressionnants ont été déployés à Pont-de-Buis, dans le Finistère, pour fouiller la ferme et le terrain du meurtrier présumé de la famille Troadec. Une mission psychologiquement rude notamment pour les hommes de la police scientifique.

On la surnomme désormais "la ferme de l'horreur". Depuis près d'une semaines, enquêteurs de la police judiciaire, hommes de la police technique et scientifique, deux compagnies de CRS et une quarantaine d'élèves de l'école de police de Saint-Malo fouillent la propriété d'Hubert Caouissin à Pont-de-Buis, dans le Finistère. Le meurtrier présumé de Pascal, Brigitte, Sébastien et Charlotte Troadec a avoué les avoir assassinés puis démembrés les corps avant de les brûler et de les enterrer.

Ces recherches sont une plongée dans l'horreur favorisée par un environnement hostile: une ferme isolée coincée dans une cuvette au bout d'un chemin, un parc de 30 hectares sur lesquels s'établissent dépendance, hangars, zones boueuses. Cette carte postale lugubre est envahie par des roseaux, des ronces et de la vase. C'est dans cette atmosphère d'angoisse, renforcée par une météo pluvieuse, que les enquêteurs ont trouvé mercredi des fragments humains. Des parties de corps dispersées.

Le "choc" des enquêteurs

Les enquêteurs sur place parlent de "scène choquante". "Horrible", "atroce", les mots ne manquent pas pour décrire l'indescriptible. La région a pourtant connu son lot de faits divers. L'affaire Dupont de Ligonnès en avril 2011 et quelques mois plus tôt, le meurtre et le démembrement de Laëtitia Perrais, une jeune fille de 17 ans. Pour ces faits, Tony Meilhon a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Au cours de son procès, un commandant de la section de recherches de la gendarmerie de Nantes confiait: "C'est la première fois de ma carrière que je suis confronté à ce type de découverte..."

"Le plus dur c'est de chercher une jeune fille de dix-huit ans et de trouver ce qu'on a trouvé à Lavau, ce sont des choses dont on parle peu entre collègues", a admis Frantz Touchais, le gendarme qui a dirigé l'enquête dans cette affaire, à Ivan Jablonka dans le livre Laëtitia*.

Lors de leur formation à l'école de police, les aspirants policiers sont formés à l'aspect psychologique de la découverte des scènes de crime. Mais seulement dans la théorie. Ce sont eux qui sont en première ligne sur les scènes de crimes. La police technique et scientifique est à la fois là pour protéger les indices mais également pour les faire parler. "Quand on entre dans la police technique et scientifique, on sait que l’on va voir des choses", concède Xavier Depecker, secrétaire zonal adjoint du Snipat, syndicat de personnel de la police technique et scientifique.

"Ce qui est le plus marquant, après la gestion de la scène de crime, on doit réaliser un rapport technique, notamment à partir des photos prises sur place. Et là ça vous replonge dedans, vous êtes replongé dans ce milieu morbide", poursuit-il, insistant sur l'émotion que peut impliquer la connaissance d'éléments personnels sur la victime.

"Le travail vous revient en tête"

Tous sont d'avis de dire que la découverte d'une victime jeune est le pire. Le retour à la vie normale se fait dans le quotidien de la vie familiale mais le travail n'est jamais loin. "Je suis intervenu sur un suicide d’un jeune garçon de 12-13 ans, raconte un policier scientifique. Il s’était enfermé dans sa chambre. Ce sont ses parents qui l’ont découvert. Les jours suivants, quand mes enfants s’enfermaient, je débarquais directement dans leur chambre." Un autre parle des astuces pour se prémunir notamment des odeurs sur les scènes de crime: "Le problème c'est quand vous mettez du Vicks à votre enfant, le travail vous revient en tête."

Si l'expérience permet de mieux supporter les atrocités, la première mission reste en tête: "Je devais aller sur la mort d’un enfant lors d’un incendie, témoigne le secrétaire zonal adjoint du Snipat. Mon collègue, plus chevronné, a refusé catégoriquement que je m’y rende."

La solidarité entre collègues n'est parfois pas suffisante. Les 82 psychologues du Service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) - réseau le plus important de l'Etat dans ce domaine - tentent de prévenir le risque de choc psychologique pour les policiers.

Soutien psychologique

A Pont-de-Buis, les psychologues de l'école de police de Saint-Malo, appuyés par ceux du SSPO de Rennes, ont organisé des débriefings jusqu'à vendredi matin pour les enquêteurs qui fouillent la ferme d'Hubert Caouissin. Pour les élèves policiers, la possibilité de rencontrer par la suite à nouveau un psychologue a été offerte.

"Ce risque de choc psychologique est lié au fait d'être confronté à un événement violent et soudain, confirme Catherine Pinson, responsable de SSPO. Les risques ne se jouent pas de la même manière selon les services de police."

Ce soutien se ressent à la fois pour les policiers qui connaissent des situations de danger. Mais également lorsque ces derniers arrivent sur des scènes choquantes. Lors des attentats du 13-Novembre, l'identification des victimes au Bataclan s'est faite dans le silence, seulement brisé par les sonneries de téléphone. "Il y a également tout un travail auprès des familles de victimes, poursuit Catherine Pinson. Les policiers doivent annoncer les décès, doivent procéder à l'identification des corps. C'est une mission émotionnellement très coûteuse." Un suivi au fil de la carrière nécessaire malgré la connaissance par les policiers des risques de leur métier.

"Vous ne pouvez jamais vous préparer à l'horreur, conclut la responsable du SSPO. Il ne faut pas, c'est humain de réagir quand c'est insupportable. Si vous formez des policiers insensibles à tout, ça va créer d'autres problèmes avec des personnels qui se mettront en danger, notamment."

* Laëtitia ou la fin des hommes, de Ivan Jablonka. Edition Seuil, La librairie du XXIe siècle.

Justine Chevalier