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Affaire Estelle Mouzin: comment les archéologues aident les enquêteurs dans la recherche de corps

Les fouilles conduites par la gendarmerie pour retrouver le corps d'Estelle Mouzin, le 9 avril 2021 à Issancourt-et-Rumel.

Les fouilles conduites par la gendarmerie pour retrouver le corps d'Estelle Mouzin, le 9 avril 2021 à Issancourt-et-Rumel. - FRANCOIS NASCIMBENI

A la recherche d'un corps enfoui dans l'immensité d'une forêt, les enquêteurs perdent parfois le nord. Depuis quelques années, des archéologues leur viennent en aide pour "lire la terre".

Un morceau de forêt en pente, coincé entre une route et un chemin terreux qui débouche sur des vallons champêtres... Est-ce sur ce lopin de terre des Ardennes que les enquêteurs retrouveront le corps d'Estelle Mouzin, disparue en 2003? Depuis deux semaines, la terre natale du tueur en série Michel Fourniret est à nouveau fouillée sans relâche, au gré des indications égrainées par sa complice et ex-compagne, Monique Olivier.

Lors d'un interrogatoire devant la juge d'instruction, elle a "donné des endroits, un chemin sur lequel elle avait accompagné Michel Fourniret en voiture pour aller déposer le corps", a expliqué son avocat Richard Delgenes, lors d'une conférence de presse. Les enquêteurs ont d'abord retourné une zone marécageuse au sud-ouest d'Issancourt-et-Rumel avant de s'intéresser à une vaste zone forestière au nord-est puis à un sous-bois à la sortie de ce bourg de 400 âmes.

Une zone de fouille marquée par le gendarmerie, à Issancourt-et-Rumel, le 10 avril 2021.
Une zone de fouille marquée par le gendarmerie, à Issancourt-et-Rumel, le 10 avril 2021. © FRANCOIS NASCIMBENI
"La dernière fois, on a ratissé plus de trois hectares, la zone indiquée reste très vaste", souligne Me Corinne Herrmann qui représente avec Me Didier Seban le père d'Estelle Mouzin.

Un archéologue apporte son concours pour tenter de retrouver les restes de la fillette de 9 ans enlevée, violée puis étranglée - selon les aveux de Monique Olivier - par celui que l'on surnomme "l'Ogre des Ardennes".

"Pour retrouver des corps enterrés depuis des années, des méthodes adaptées aux enfouissements anciens sont nécessaires", explique à BFMTV.com Frédéric Devevey, archéologue à l'Inrap et chef d'escadron de la réserve citoyenne de la gendarmerie nationale.

Repérer les anomalies de la terre

Depuis la fin des années 1990, ce spécialiste des fouilles historiques vient en aide aux équipes de gendarmerie pour identifier des ossements découverts fortuitement. "Il faut alors déterminer s'il s'agit d'os humains, et le cas échéant s'ils appartiennent au domaine archéologique ou judiciaire". Ainsi, Frédéric Devevey a été appelé il y a plusieurs années pour identifier des restes pouvant appartenir à des victimes du tueur en série Emile Louis. "Finalement, les ossement étaient vieux d'environ 600 ans", donc sans lien avec "le boucher de l'Yonne", nous raconte-t-il.

D'autres fois, son expertise est demandée pour rechercher un corps disparu. Les yeux de l'archéologue s'attardent là où ceux des profanes passent sans détecter les indices laissés sur la terre.

"Quand on creuse une fosse, on influence le contexte autour. Si un corps a été enterré récemment, on peut repérer - dans une zone déterminée - des piétinements, un monticule de terre ou au contraire un affaissement lié à la décomposition du cadavre. La végétation est également modifiée: on va rechercher un endroit sans herbe par exemple", détaille l'archéologue.

Certains terrains compliquent cependant les recherches. "En forêt, il est extrêmement complexe de détecter des indices car la végétation reprend très vite ses droits, souligne Frédéric Devevey. C'est d'ailleurs pour cela que les auteurs de crimes choisissent souvent de cacher un corps en forêt", comme Michel Fourniret qui se serait débarrassé du cadavre d'Estelle Mouzin dans un sous-bois, selon les déclarations de Monique Olivier.

Analyser les indices laissés accidentellement

Quand des fouilles s'avèrent fructueuses, l'archéologue entre alors en phase d'analyse de la fosse renfermant le cadavre. De nombreux indices permettent de dater l'enfouissement du corps et d'identifier les gestes et les outils qui ont servi à creuser.

"Si la fosse est très nette et adaptée à la taille de la victime, on peut en déduire que c'est un acte réfléchi, anticipé, à l'inverse d'un corps qui est recroquevillé dans ce qui semble être un trou opportuniste", illustre le membre de l'Inrap.

L'auteur du crime peut également avoir laissé derrière lui des traces ou un "mode opératoire" distinctif permettant de le rattacher à d'autres crimes. "L'archéologue est là pour reconstituer une histoire et retrouver la vérité", expose Frédéric Devevey. Une vérité contre laquelle s'élèvent parfois des obstacles. Me Corinne Herrmann, partisane de cette collaboration qu'elle estime encore trop peu répandue, compte faire appel à l'expertise d'un archéologue dans l'un des autres dossiers sur lesquels elle travaille.

"Un corps a été découvert quatre ans après sa disparition. L'enquête a conclu à un accident lié à l'usage de stupéfiants mais, pour moi, ça ne colle pas. J'ai besoin d'une relecture du corps", raconte l'avocate spécialiste des "cold cases".

"Phase de déboisage"

Dans le cadre de l'affaire Estelle Mouzin, sur laquelle Me Herrmann planche depuis des années, des archéologues sont déjà intervenus sur de précédentes fouilles, pour l'instant restées vaines. Avec les récentes indications fournies par Monique Olivier, "on essaye de rester optimistes mais elle va devoir en dire un peu plus. Fourniret, quant à lui, n'est plus en état de donner des détails", souffle-t-elle.

La phase de déboisage pour les recherches d'Estelle Mouzin.
La phase de déboisage pour les recherches d'Estelle Mouzin. © FRANCOIS NASCIMBENI

Après le ratissage de la maison de Ville-sur-Lumes dont le tueur a hérité de sa soeur, et de puits, les enquêteurs sont actuellement en "phase de déboisage" avant de reprendre prochainement les recherches, sous l'oeil aguerri de l'archéologue.

Ambre Lepoivre Journaliste BFMTV