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Comment les médias américains ont tenté d'étouffer l'affaire Weinstein

Harvey Weinstein entouré de Heidi Klum, Uma Thurman  en 2014.

Harvey Weinstein entouré de Heidi Klum, Uma Thurman en 2014. - Araya Diaz - Getty Images for The Weinstein Company - AFP

Secret de polichinelle à Hollywood depuis plus de 20 ans, le comportement du producteur Harvey Weinstein a longtemps été tu par les médias américains.

L'affaire a explosé il y a quelques jours. Mais elle aurait pu sortir bien plus tôt. Mardi, deux articles ont été publiés, l'un dans le New Yorker, signé Ronan Farrow, et l'autre dans le New York Times. Révélant le comportement de prédateur sexuel du tout-puissant producteur américain Harvey Weinstein. Un comportement connu du tout-Hollywood, redouté des jeunes actrices qui se passaient le mot, vaguement condamné par les acteurs.

Manque de preuves

"Depuis plus de vingt ans, écrit Ronan Farrow dans le New Yorker, Weinstein a été entouré de rumeurs de harcèlement et d'abus sexuels. Son comportement est un secret de polichinelle à Hollywood et au-delà. Mais toutes les précédentes tentatives de nombreuses publications, y compris le New Yorker, d'enquêter et de publier l'article ont tourné court, faute de preuves journalistiques", écrit Ronan Farrow.

Difficile de trouver des femmes prêtes à témoigner à visage découvert. D'autant que Harvey Weinstein est entouré d'une bataillon de juristes qui l'ont protégé à coups de contrats de confidentialité et compensations financières. "Elles n'avaient rien à gagner et tout à perdre", explique Ronan Farrow sur CNN.

Etouffer le scandale

Cette même chaîne, qui emploie le journaliste, a refusé pendant des mois de sortir l'affaire. "En gros il a été dit à Ronan d'arrêter d'enquêter là-dessus", évoque une source citée par CNN. La chaîne aurait même encouragé le journaliste à se tourner vers un média papier.

Aujourd'hui accusée d'avoir tenté d'étouffer le scandale, NBC se défend. Le sujet n'était pas prêt, avancent les cadres de la chaîne. "Nous ne pensions pas avoir tous les éléments dont nous avions besoin pour le passer à l'antenne", a ainsi justifié Noah Oppenheim, le chef des informations. Ronan Farrow l'a donc "proposé au New Yorker et y a fait un travail bien plus extraordinaire".

Pourtant, Ronan Farrow disposait de nombreux éléments. Trois témoignages de femmes qui acceptaient de parler face à la caméra (dont l'actrice italienne Asia Argento), des sons de policiers de New York, et des témoignages d'employés proches de Weinstein sur la culture du harcèlement au sein de son entreprise.

"De nombreux journalistes ont essayé d'écrire cette histoire"

Mais CNN n'est pas le seul média à s'être révélé frileux. Comme l'a expliqué la journaliste Tina Brown dans le Charlie Rose Show, c'est un système tout entier qui entourait Harvey Weinstein et s'assurait du silence de la presse.

"Dès que se profilait un papier négatif, Weinstein offrait un contrat pour un livre, du consulting... et les journalistes ont souvent besoin d'argent. Et puis ils étaient séduit par le monde que Harvey offrait. Le moindre auteur avec une petite chronique quelque part rêvait d'être choisi et de voir son oeuvre adaptée au cinéma et que sa vie en soit changée.(...) De nombreux journalistes ont essayé d'écrire cette histoire, mais cela a toujours été tué dans l'oeuf. Par les rédacteurs en chef, les propriétaires de journaux, les chefs de service showbiz. Weinstein est toujours parvenu à les tuer dans l'oeuf".

Dès 2004, une journaliste avait ainsi proposé son enquête au New York Times. Sharon Waxman, c'est son nom, l'explique sur le site d'information The Wrap, qu'elle a créé. "En 2004, j'étais une journaliste assez récente au New York Times, quand j'ai obtenu le feu vert pour me pencher sur les nombreuses allégations de comportements sexuels déplacés de la part de Weinstein. On pensait que beaucoup s'étaient produits en Europe, pendant des festivals ou des voyages d'affaires", raconte la journaliste.

Sharon Waxman enquête en Italie, sur le patron de Miramax, Fabrizio Lombardo payé à la fois par Disney (maison-mère de Miramax) et par Weinstein. Selon la journaliste son véritable travail consistait à organiser des fêtes et trouver des escorts pour Harvey Weinstein. Ce que confirme aujourd'hui le témoignage de Asia Argento. 

Sharon Waxman rencontre également à Londres une femme agressée sexuellement par Weinstein, "Elle était terrifiée à l'idée de parler, à cause du contrat de non-divulgation qu'elle avait signé. Mais nous avions la preuve d'un accord à l'amiable."

Mais l'article n'est jamais paru, du moins pas tel que Sharon Waxman l'avait écrit. Il est publié sous ce titre: "Miramax poursuit en justice son ex-patron en Italie, affirmant qu'il avait deux emplois", et totalement expurgé de l'aspect sexuel. "Après d'intenses pressions de la part de Weinstein, allant jusqu'à demander à Matt Damon et Russel Crowe pour plaider pour Lombardo, et des des discussions bien au-dessus de moi au Times, l'article a été purgé", écrit Sharon Waxman.

"C'est juste une question de temps"

Pire, d'autres journaux comme le tabloid Page Six, ont activement participé au système Weinstein. Participant à l'humiliation publique des victimes du producteur, qui avaient essayé de porter plainte. Le mannequin italien Ambra Battilana Gutierrez s'est ainsi retrouvé en couverture de Page Six en 2015, non pas en position de victime, mais d'accusatrice douteuse, "liée à Silvio Berlusconi". Le Daily Mail évoquait pour sa part des "allégations" échafaudée par la jeune femme pour faire chanter le producteur.

La une du tabloid le New York Post, sur le mannequin Ambra Gutierrez., en mars 2015.
La une du tabloid le New York Post, sur le mannequin Ambra Gutierrez., en mars 2015. © The New York Post

Pour la journaliste Tina Brown, l'omerta des médias pour couvrir Harvey Weinstein n'est plus possible. "Nous sommes dans une nouvelle ère, assure-t-elle. Nous vivons dans un monde de totale transparence. Il n'y a plus de place pour ce genre de subterfuge. Tout finit par sortir, c'est juste une question de temps".

Magali Rangin